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L'IA d'Anthropic a-t-elle vraiment découvert une nouvelle enzyme ?


Mercredi dernier, Anthropic, la boîte qui fabrique Claude, a sorti le communiqué dont rêve toute entreprise d'IA : ses agents auraient découvert tout seuls, en 21 heures, un mécanisme biologique que personne n'avait jamais décrit. Un truc qui ressemble à CRISPR, les fameux ciseaux à ADN qui ont valu un prix Nobel. Et ce week-end, patatras. Un chercheur de l'université de Copenhague lève la main et dit, en gros : « c'est sur ça que je travaille depuis quatre ans, et j'en ai parlé à Claude pendant trois ans ».

Alors, découverte ou souvenir ? Je vous raconte, parce que les deux réponses sont intéressantes, et qu'une des deux concerne directement tout ce que tu tapes dans un chatbot.

Dans un laboratoire, une main de robot tend les doigts vers un tube à essai qu'une main humaine gantée de bleu tient déjà

Une main tient le tube depuis quatre ans, l'autre vient de le trouver

950 Claude, 21 heures et une botte de foin d'ADN

Le décor, d'abord. Anthropic a ouvert ce mois-ci un vrai laboratoire de biologie, avec des paillasses et des blouses, dans la baie de San Francisco. J'en parlais la semaine dernière : l'idée est de faire réfléchir des agents IA (des programmes qui enchaînent les tâches tout seuls, pas juste une fenêtre de discussion) et de laisser des humains vérifier leurs idées avec de vraies expériences.

Pour le premier essai, les chercheurs ont donné une consigne de départ et cinq exemples d'une famille d'enzymes précise, les transcriptases inverses. Une enzyme, c'est une petite machine moléculaire dans la cellule. Celle-ci fait une chose bizarre : ton ADN est le livre de recettes rangé à la bibliothèque, l'ARN est la photocopie d'une page qu'on emmène en cuisine, et la transcriptase inverse fait le trajet à l'envers, elle recopie la photocopie dans le livre.

Ensuite, environ 950 agents Claude ont fouillé une énorme base publique de séquences d'ADN pendant 21 heures. Ils ont lu 210 millions de « tokens » (les petits morceaux de mots qu'une IA lit et écrit), de quoi remplir à la louche deux mille romans. Ils ont passé en revue plus de 200 000 de ces enzymes, en ont gardé 3 500, et ont rendu un rapport sur les 20 plus prometteuses.

Entonnoir en quatre étages : 200 000 enzymes passées en revue, 3 500 candidates gardées, 20 rapports détaillés, 1 système inconnu baptisé ART. En haut : 950 agents, 21 heures

Le boulot de fourmi qu'aucun thésard ne veut faire, plié entre le petit-déjeuner et le lendemain matin

Et dans le lot, un des agents tombe sur une drôle de structure : à côté du gène d'une transcriptase inverse pas banale, une longue série de petits bouts d'ADN répétés, espacés régulièrement, comme les dents d'un peigne. Sa réaction, recopiée telle quelle par Anthropic : « je vois à l'œil nu une série de répétitions... c'est un réseau de répétitions façon CRISPR ?! ». Un point d'interrogation ET un point d'exclamation. Franchement, c'est la phrase la plus humaine que j'aie lue d'une IA cette année !

Anthropic a baptisé la chose « ART » (pour transcriptases inverses associées à un réseau, en anglais). Le labo a vérifié que ces répétitions produisent bien de courts morceaux d'ARN différents, ce qui laisse penser que le système pourrait se « programmer », comme CRISPR. À quoi il sert dans la nature ? Personne ne le sait. Même Feng Zhang, un des pionniers de CRISPR, trouve ça « vraiment intrigant ». Le travail est sorti en prépublication, c'est-à-dire sans relecture par d'autres scientifiques pour l'instant.

Le chercheur de Copenhague qui dit : c'est à moi

Quatre jours plus tard, le New York Times publie le témoignage de Mario Rodríguez Mestre, biologiste à l'université de Copenhague. Lui et ses collègues étudient ces enzymes depuis 2022. Ils les ont trouvées dans des « phages géants », de gros virus qui s'attaquent aux bactéries, et ils les ont surnommées les « jumbotrons ». Rien n'est encore publié.

Sauf que depuis trois ans, son équipe utilise les modèles d'Anthropic tous les jours, pour écrire du code, rédiger des articles, et le reste. Il a collé dans Claude des brouillons de sa thèse et de l'article qui décrit justement ces enzymes. Le journal a pu voir les échanges. « La ressemblance nous a frappés », dit-il. Et surtout : « Ce qui m'inquiète, c'est que ces informations aient servi à entraîner les versions suivantes des modèles. »

La réponse d'Anthropic, dimanche, tient en trois points : la boîte ne connaît aucun travail publié qui décrive ce système avant le sien, Claude n'a été entraîné sur aucune conversation d'utilisateur, et son équipe de biologie n'y a de toute façon pas accès.

Ah, et un détail pour être complet : Mestre figure comme co-inventeur sur un brevet déposé en 2023 par une société de biotechnologie, qui couvre plusieurs de ces enzymes. Il a donc, lui aussi, quelque chose en jeu.

Claude a-t-il découvert, ou s'est-il souvenu ?

Je vais être honnête, ma première réaction a été : « hmmm... un chercheur qui raconte ses enzymes à Claude pendant trois ans, et un Claude qui les "découvre" tout seul, ça fait quand même beaucoup ». Et puis j'ai lu la suite, et c'est moins simple.

D'abord, Mestre lui-même reste prudent. Sans voir exactement ce qu'a fait l'IA d'Anthropic, dit-il, impossible d'être sûr qu'elle a été guidée par ses travaux : « les coïncidences, ça arrive ». Ensuite, il n'était pas seul à connaître ces bestioles. Seth Shipman, un chercheur californien, le dit sans détour : « on en parle avec lui depuis des années, beaucoup d'entre nous connaissent ces systèmes ». Et une équipe de Stanford a décrit de son côté un système voisin. Quand plusieurs labos tournent autour du même truc, deux trouvailles parallèles n'ont rien d'extraordinaire.

L'histoire des sciences en est pleine, d'ailleurs. En 1858, Darwin et Wallace sont arrivés à la même théorie de l'évolution chacun dans son coin, et Wallace l'a même annoncée à Darwin par courrier. Newton et Leibniz se sont écharpés des années pour savoir qui avait inventé le calcul. Personne n'avait d'IA, et ça se disputait déjà.

Ce qui est neuf, c'est la question qu'on ne pouvait pas se poser avant : quand une machine a lu une partie de ta vie professionnelle, comment prouver qu'elle ne s'en est pas servie ? Ni Mestre ni Anthropic ne peuvent le démontrer. Pour info, depuis l'automne 2025, Anthropic peut entraîner ses modèles sur les conversations des particuliers qui laissent allumé un petit interrupteur dans leurs réglages. Ici, elle affirme que ça n'a pas été le cas. On n'a que sa parole, et c'est bien tout le problème.

Concrètement, ça change quoi pour toi ?

Deux choses, une qui fait rêver et une qui se règle ce soir.

La première, c'est la vitesse. Que ce soit une découverte ou une redécouverte, 950 agents ont fait en 21 heures le tri qu'une équipe humaine a mis des années à faire. Or la nature regorge de ces petites machines qu'on n'a jamais regardées. Et c'est dans ce genre de tiroir oublié qu'on a trouvé CRISPR : en 1987, des chercheurs japonais remarquent de curieuses répétitions dans l'ADN d'une bactérie, sans avoir la moindre idée de leur utilité. Il a fallu attendre 2012 pour en faire des ciseaux à ADN, 2020 pour le Nobel, et fin 2023 pour le premier médicament, qui soigne la drépanocytose, une maladie héréditaire du sang, en modifiant les cellules du patient.

Frise chronologique : 1987, des répétitions bizarres repérées dans une bactérie ; 2012, elles deviennent des ciseaux à ADN ; 2020, prix Nobel ; 2023, premier médicament contre une maladie du sang ; 2026, ART, à quoi ça sert ? personne ne sait encore

CRISPR a mis 36 ans à passer de la curiosité au médicament. ART vient d'entrer dans la case 1987

ART en est exactement là, à la case 1987. Ça peut devenir un outil pour la médecine dans quinze ans, ou rester une curiosité dans un tiroir pour toujours. Personne ne peut le dire, et je me méfierais de quiconque prétend le contraire. Ce qui change, c'est qu'on ouvrira beaucoup plus de tiroirs, beaucoup plus vite.

La deuxième chose est bien plus terre à terre. Si tu colles ton travail dans un chatbot, ton projet d'entreprise, le manuscrit de ton roman, le dossier d'un client, va voir la ligne des réglages qui parle d'utiliser tes conversations pour l'entraînement. Chez Claude, c'est l'interrupteur qui propose d'« aider à améliorer Claude », dans les réglages de confidentialité. Allumé, Anthropic peut garder tes échanges jusqu'à cinq ans et s'en servir pour entraîner ses modèles ; éteint, c'est trente jours. ChatGPT et Gemini ont un bouton équivalent. Et les conversations du mode incognito de Claude ne sont jamais utilisées pour l'entraînement. Les comptes professionnels de Claude, eux, ne sont pas concernés.

Deux cas côte à côte pour tes conversations avec Claude. Interrupteur allumé : peuvent servir à entraîner les futurs modèles, gardées jusqu'à 5 ans. Interrupteur éteint : pas d'entraînement, gardées 30 jours

Un petit interrupteur, et ton manuscrit reste dans ton tiroir

Moi, je colle du code dans Claude à longueur de journée, et je n'ai jamais eu l'impression de raconter mes secrets à quelqu'un. Cette histoire m'a fait changer d'avis sur un point : même si c'est une pure coïncidence, un chercheur a appris par un communiqué de presse qu'une machine venait de « trouver » en 21 heures ce qu'il cherchait depuis quatre ans. Quatre ans de boulot pas encore publiés... ça doit faire un mal de chien. Je vais aller jeter un œil à mon interrupteur ce soir, et je te conseille d'en faire autant.

Sources

Article écrit avec l'aide de Claude Code, relu et corrigé par moi.

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