IBM a branché deux frigos ensemble. C'est ça, l'étape qui manquait au quantique.

IBM a branché deux frigos ensemble. C'est ça, l'étape qui manquait au quantique.

Alors voilà à quoi ressemble un ordinateur quantique, parce que tout le monde en parle et presque personne ne l'a vu. Ce n'est pas une tour sous un bureau. C'est un lustre. Un vrai, en cuivre doré, suspendu la tête en bas, avec des étages de plus en plus petits, des centaines de câbles qui descendent, et la puce tout en bas, à la pointe. Le tout est enfermé dans un cylindre qui fait du bruit et qui refroidit.

Le 19 août, IBM a annoncé avoir pris deux de ces machins, les avoir raccordés l'un à l'autre, et les avoir refroidis ensemble comme s'ils n'en formaient qu'un seul. Dit comme ça, c'est de la plomberie. C'est aussi ce qui bloquait tout le reste depuis des années.

Deux enceintes cryogéniques blanches reliées par une passerelle, un afficheur indique 15 millikelvin

Deux boîtes de deux mètres quarante qui ne font plus qu'un seul froid. Le glamour absolu.

Le froid, d'abord, parce que les chiffres sont ridicules

Un qubit, c'est l'équivalent quantique du 0 et du 1 de ton ordinateur, sauf qu'il peut tenir les deux états à la fois tant qu'on ne le regarde pas. C'est ce qui fait sa puissance, et c'est aussi ce qui le rend insupportable à vivre : la moindre vibration, le moindre photon égaré, la moindre chaleur, et il perd son état. On dit qu'il décohère. En clair, il oublie.

Pour qu'il tienne, il faut le mettre au froid. Pas au froid du congélateur, qui est à moins vingt. Pas au froid de l'espace, qui est à moins 270 degrés. IBM annonce être descendu sous les 15 millikelvins dans son ensemble de deux modules, ce qui fait, d'après leur propre calcul, plus de cent quatre-vingts fois plus froid que l'espace profond.

Cent quatre-vingts fois plus froid que le vide interstellaire. Dans une pièce du nord de l'État de New York. Et il a fallu moins de cinq jours pour descendre le bloc à 4 kelvins avant de finir la descente.

Le vrai problème n'a jamais été les qubits

C'est le point que personne ne voit venir. On imagine que la course au quantique se joue sur le nombre de qubits, comme une course aux mégapixels. Le mur est ailleurs. J'écrivais il y a deux semaines et demie que le vrai problème, c'étaient les câbles, et la nouvelle du jour tape exactement au même endroit.

Chaque qubit a besoin de fils. Des fils pour lui parler, des fils pour l'écouter, des fils qui doivent traverser toutes les couches de froid sans ramener de chaleur avec eux. Multiplie par mille qubits, puis par dix mille. À un moment tu n'as plus la place physique de faire passer les câbles, et surtout tu ne peux plus construire le frigo plus grand, parce qu'un frigo de cette sorte a une taille maximale au-delà de laquelle il ne descend plus assez bas.

À gauche une enceinte unique débordant de câbles, à droite deux enceintes normales reliées entre elles

À gauche, on agrandit la boîte jusqu'à ce que ça ne marche plus. À droite, on arrête et on en met deux.

Donc la question n'était pas « comment faire plus de qubits », mais « comment sortir de la boîte ». Et la réponse d'IBM est d'une simplicité qui fait presque rire : on arrête d'agrandir la boîte, on en met plusieurs et on les branche.

Ce qu'ils ont réellement fait

Deux modules cryogéniques, c'est-à-dire deux enceintes de refroidissement extrême, ont été joints pour ne former qu'un seul environnement froid. L'ensemble mesure plus de deux mètres quarante de haut et autant de large. Chaque module offre douze fois plus de place pour le câblage que les machines quantiques les plus répandues de la maison.

Douze fois. Ce n'est pas un gain à la marge, c'est un déménagement.

Et pour que deux puces situées dans deux boîtes différentes travaillent ensemble, IBM utilise ce qu'ils appellent des L-couplers, des liaisons qui permettent à des puces séparées de partager l'information et de se comporter comme une seule machine. C'est la différence entre deux ordinateurs côte à côte et deux ordinateurs en réseau.

Et là, une histoire d'IBM qui date de 1956

Le 13 septembre 1956, la même maison a livré le premier disque dur commercial de l'histoire, le RAMAC. Cinq mégaoctets. De quoi stocker une seule photo de ton téléphone, et encore, pas la meilleure. La machine pesait plus d'une tonne, il fallait un chariot élévateur pour la bouger, et elle voyageait en avion cargo. L'ensemble tenait dans une pièce de neuf mètres sur quinze.

Un chariot élévateur charge une armoire IBM de 1956 dans un avion cargo, et à côté deux modules cryogéniques d'aujourd'hui

1956 : une tonne pour cinq mégaoctets. Aujourd'hui : deux mètres quarante pour quelques centaines de qubits. On connaît la suite de l'histoire.

Personne, en 1956, n'a acheté un RAMAC pour la maison. Personne n'en avait besoin, et personne n'aurait pu. Ce qui est arrivé ensuite, c'est que le truc a rétréci pendant soixante-dix ans jusqu'à finir dans ta poche, en mille fois plus gros et en un million de fois moins cher.

Je ne dis pas que l'ordinateur quantique va faire le même chemin, personne n'en sait rien. Je dis que la photo de deux caisses de deux mètres quarante branchées ensemble dans un labo, on l'a déjà vue, et qu'elle n'a jamais signifié « ça ne marchera jamais ». Elle signifie « on en est là ».

Les dates, et il faut les prendre pour ce qu'elles sont

IBM annonce deux jalons. En 2027, relier plusieurs processeurs pour obtenir une machine d'au moins mille qubits programmables. En 2029, livrer Starling, présenté comme le premier ordinateur quantique tolérant aux pannes.

Tolérant aux pannes, ça veut dire quoi ? Que la machine se corrige toute seule en cours de route. Aujourd'hui un qubit se trompe tellement souvent qu'il faut en sacrifier des dizaines, voire des centaines, juste pour en obtenir un seul qui soit fiable. Tant qu'on n'a pas ça, on a une expérience de laboratoire. Quand on l'a, on a une machine.

Maintenant, la précaution qui s'impose : 2027 et 2029 sont des objectifs d'entreprise, pas des faits. C'est IBM qui les annonce, sur son propre calendrier, avec son propre argent. Dans ce secteur, les dates glissent. Ce qui n'a pas glissé, c'est le communiqué du 19 août : deux frigos ont bel et bien été branchés et refroidis ensemble, ça, c'est fait.

Bon, et chez toi, ça change quoi ?

Rien. Vraiment rien, et je préfère te le dire tout de suite plutôt que de te vendre du rêve.

Un ordinateur quantique ne rendra pas ton PC plus rapide, ne fera pas tourner tes jeux mieux, et ne servira jamais à ouvrir ton navigateur. Ce n'est pas un ordinateur plus puissant, c'est un ordinateur qui sait faire un autre métier. Il est nul pour tout ce que ta machine fait bien, et il est bon pour une poignée de problèmes très précis où il faut essayer un nombre monstrueux de combinaisons.

Ces problèmes-là, par contre, touchent ta vie de tous les jours par la bande.

Les médicaments : concevoir une molécule, aujourd'hui, c'est essayer des milliers de combinaisons en laboratoire pendant des années. Simuler correctement le comportement des molécules est exactement le genre de calcul où ces machines devraient exceller. Un traitement qui arrive trois ans plus tôt, ça, ça se voit dans une famille.

Les batteries : même chose. La chimie d'une batterie de voiture ou de téléphone se cherche encore beaucoup par tâtonnement. Mieux la simuler, c'est gagner en autonomie et en durée de vie sans changer d'usine.

Les engrais : fabriquer de l'azote pour l'agriculture consomme aujourd'hui environ deux pour cent de toute l'énergie produite sur cette planète, avec un procédé qui date de 1909. Trouver mieux, ça se retrouverait dans le prix de tes courses.

Une boîte de médicament, une clé de voiture et un ticket de courses sur une table de cuisine, reliés à une petite machine de laboratoire

Voilà où ça atterrit, si ça atterrit. Pas dans ton salon, dans ta pharmacie.

Et l'échéance honnête, maintenant. Si tout se passe comme IBM l'espère, la première machine capable de se corriger arrive en 2029. Entre une machine qui existe et un médicament dans ta boîte à pharmacie, il faut compter les années de recherche derrière, les essais, les autorisations. Donc on parle de la fin des années 2030 dans le meilleur des cas. Peut-être plus. Peut-être jamais pour certaines de ces promesses, parce que c'est aussi comme ça que ça marche.

Ce que j'en retiens

Ce qui me plaît dans cette annonce, c'est justement qu'elle n'est pas spectaculaire. Il n'y a pas de record de qubits, pas de démonstration truquée, pas de « suprématie » quelconque. Il y a deux caisses en métal qu'on a réussi à brancher ensemble et à faire descendre au même froid, et c'est le genre de problème qu'on ne résout pas avec une conférence de presse.

C'est toujours la plomberie qui décide. Les avions n'ont pas décollé grâce à des moteurs plus gros, ils ont décollé quand on a su faire des ailes. Et là, on vient de faire une aile.

Moi ce que j'aimerais bien, c'est être encore là le jour où quelqu'un écrira un article pour se moquer de ces deux caisses de deux mètres quarante, avec la même machine posée sur son bureau. On en reparle en 2060 !


Sources

Rejoignez la conversation

Vous devez avoir un compte pour commenter cet article. La création est gratuite et prend moins d'une minute.

  • Le fichier XMLTV à télécharger gratuitement, chaque jour
  • Commenter les articles et répondre aux autres lecteurs
  • Être averti par e-mail des nouveaux articles que vous suivez

Aucun commentaire pour le moment.

Une erreur s'est produite. Cette application peut ne plus répondre jusqu'à ce qu'elle soit rechargée.Veuillez contacter l'auteur. Reload 🗙