Développeurs juniors : pourquoi Anthropic n'en embauche presque plus ?
« Une armée de Claude, et chacun réclame mon attention. » Quand j'ai lu cette phrase d'un ingénieur d'Anthropic, je me suis dit : « mais c'est moi, ça ! » Elle sort d'un rapport qu'Anthropic a publié vendredi sur ses propres employés. Pas sur le marché du travail en général, pas sur une étude de cabinet de conseil : sur eux-mêmes, avec leurs fiches de paie, leurs agendas, leurs embauches et la trace de tout ce que leurs IA ont fait. Et au milieu des bonnes nouvelles, il y a un chiffre qui pique : les jeunes développeurs ne représentent plus que 9 % des embauches techniques. Ils étaient 27 %.
« Une armée de Claude, et chacun réclame mon attention »
D'abord, ce qui marche
Les chiffres de productivité donnent un peu le tournis. En mars 2026, le temps de travail cumulé des agents IA, ces assistants à qui on confie une tâche entière, a dépassé pour la première fois celui des humains qui les pilotent. En août, c'était six heures d'agent pour une heure d'employé. Six pour un ! Chaque ingénieur enregistre cinq fois plus de modifications de code qu'il y a six mois.
Et là, j'attendais le piège classique : beaucoup plus de code, donc beaucoup plus de déchets. Raté. Anthropic a comparé 192 ingénieurs qui se sont mis aux agents avec 74 qui ne l'ont pas fait, et le code écrit par l'IA n'est pas plus souvent supprimé ou annulé ensuite que celui que la même personne écrit à la main. Même qualité, en bien plus grande quantité.
Ça ne touche pas que les développeurs. Les commerciaux signent plus de contrats, les juristes en relisent plus, la comptabilité traite plus de factures. Un commercial raconte que ses automatisations ont absorbé environ un cinquième de ses anciennes tâches et qu'il parle à 30 % de clients en plus. Et les non-techniciens qui lançaient une session de code deux fois par mois en août 2025 en lancent maintenant 90.
Puis le chiffre qui fait mal
Début 2025, les juniors, c'est-à-dire les développeurs et chercheurs en début de carrière, formaient 21 % des équipes techniques d'Anthropic. Aujourd'hui, 14 %. Et dans les embauches, la chute est encore plus raide : de 27 % à 9 %.
Moins d'une embauche technique sur dix est encore un débutant
L'entreprise a triplé de taille en un an et les équipes techniques ont continué de grossir. Ce qui baisse, c'est la part des débutants, pas forcément leur nombre. Mais la tendance est nette, et le rapport la date précisément : on commence à en parler en janvier 2026, et en avril les équipes d'ingénierie et de recherche avaient levé le pied sur les postes du bas de l'échelle. Un tiers des managers en intelligence artificielle et un cinquième des managers de développeurs disent embaucher moins à cause de l'IA.
Un ingénieur le résume sans détour : « du jour au lendemain, ça a changé ce qu'on cherchait ».
Je m'étais posé la question en août, dans mon article sur l'avenir d'un développeur avec l'IA : des seniors, oui, mais sans plus aucun junior à la base de la pyramide, on fait comment dans dix ans ? Je n'aurais pas parié que la première boîte à me répondre avec des chiffres serait celle qui fabrique l'outil.
La pyramide tient. Pour l'instant, le bas est en plastique
Le vrai bouchon, c'est nous
Les sessions de Claude passent environ 80 % de leur temps à attendre. Attendre quoi ? Un humain. Qu'il relise, qu'il réponde, qu'il valide. Lire tout ce que les agents produisent prendrait plus de la moitié de la semaine de travail, même dans les équipes qui ne font pas de technique.
Chez moi, c'est trois sessions de Claude Code ouvertes en même temps, je saute de l'une à l'autre, et chaque fois que je reviens sur la première, elle m'attend sagement avec un « j'ai fini, tu veux que je continue ? ». Elle a fini depuis dix minutes. C'est moi qui suis en retard !
Trois écrans, trois post-it, un seul cerveau pour relire
Le rapport chiffre cette nouvelle charge. Le travail sur le travail, comme écrire les consignes des agents, relire ce qu'ils rendent, surveiller ce qui tourne, est passé de 10 % à 22 % des sessions. Le temps passé en réunion a augmenté de 20 % en un an. Et les consignes permanentes données aux agents sont passées de quelques centaines à 8 500. On ne code plus moins, on code autrement : on encadre.
Ce qu'ils cherchent maintenant chez un développeur
Dans les comptes rendus d'entretien d'embauche, Anthropic voit monter deux mots : l'autonomie et le jugement. Et elle voit baisser l'expertise pointue dans un domaine technique précis. La mention de l'usage des outils d'IA dans les évaluations, elle, a triplé depuis 2024.
Autrement dit, ce qu'on achète, ce n'est plus quelqu'un qui tape vite. C'est quelqu'un qui sait quoi demander, qui voit quand la machine raconte n'importe quoi, et qui prend une décision. Un employé l'a formulé joliment : les 20 % de son boulot qui étaient de la réflexion stratégique deviennent 90 % du poste.
Alors, aux juniors qui me lisent : n'attendez pas qu'on vous l'apprenne. Faites des projets entiers avec l'IA, du début à la fin, mettez-les en ligne, et surtout relisez ce qu'elle a écrit jusqu'à pouvoir l'expliquer à quelqu'un d'autre. C'est ça, le jugement qu'ils cherchent, et ça ne s'apprend pas en recopiant.
Et si tu n'es pas développeur ?
Ne crois pas que ça ne concerne que les informaticiens. Au secrétariat de direction d'Anthropic, on le dit cash : chez eux, on a déjà dépassé le stade où Claude aide un peu sur les tâches administratives de début de carrière. Ces tâches-là, il les fait. Classer, résumer, préparer un dossier, relancer un fournisseur : c'est exactement le premier boulot qu'on donne d'habitude à quelqu'un qui débute, dans n'importe quel bureau.
Et les employés d'Anthropic, ceux qui voient la machine de plus près que personne, pensent qu'en 2030 l'IA fera les trois quarts de leur travail. Les autres Américains, interrogés de la même façon, disent un peu plus d'un quart. Si tu as un ado qui cherche son premier job d'été dans un bureau, ou si tu en cherches un toi-même, c'est cet écart qu'il faut avoir en tête : le premier échelon est en train de devenir plus haut. Ça ne veut pas dire qu'il n'y aura plus de travail, la boîte a triplé de taille. Ça veut dire qu'on entre moins par la petite porte.
Et Anthropic, elle fait quoi pour ses gens ?
Deux choses, et je leur reconnais d'en parler franchement. Elle construit un système d'alerte qui repère les postes en train de basculer, pour déplacer les gens avant qu'il ne soit trop tard. Et ça bouge : les employés là depuis plus d'un an changent de service 50 % plus souvent qu'en 2025.
Mais le rapport écrit lui-même la limite : protéger ceux qui sont déjà dans la maison n'a pas protégé ceux qui voulaient y entrer. Et un dirigeant a cette phrase que je trouve très juste : « une équipe qui s'inquiète en permanence n'est pas une équipe qui travaille bien ».
Tous ces chiffres viennent d'Anthropic, sur Anthropic. Personne d'extérieur ne les a vérifiés. Et une boîte d'IA de cinq ans, qui pousse ses employés à utiliser Claude pour tout, ce n'est pas la PME du coin. Mais c'est sans doute un aperçu de ce qui arrive ailleurs avec un an ou deux de retard.
Mon avis
Ce rapport ne m'apprend pas que l'IA rend plus productif, je le vis tous les jours. Il m'apprend que même la boîte la mieux placée au monde pour former des débutants avec l'IA a arrêté d'en embaucher. Et ça, ça me travaille. Parce que les seniors de 2036, c'est les juniors qu'on n'embauche pas aujourd'hui, et je ne vois toujours pas qui va leur apprendre le métier pendant que nous, on est occupés à relire nos armées de Claude.
Sources
- Anthropic, 16 octobre 2026 : comment l'emploi change chez Anthropic
- Le rapport complet en PDF, par Nathan Wilmers, Regina Catipon, Maxim Massenkoff et Peter McCrory
- Anthropic, 16 octobre 2026 : ce que les employés attendent de l'IA, comparé au grand public
Article écrit avec l'aide de Claude Code, relu et corrigé par moi.




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