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Avec l'IA, le langage de programmation compte-t-il encore ? Ma vue à dix ans


Cet automne, trois langages que j'utilise sortent une nouvelle version presque en même temps. Python 3.15 est attendu d'un jour à l'autre (le calendrier officiel disait le 1er octobre), .NET 11 et son C# 15, le langage de Microsoft, sont prévus pour le 10 novembre, PHP 8.6 le 19 novembre. Et en lisant les listes de nouveautés, je me suis posé une question un peu bête : « Mais pour qui ils font tout ça ? » Parce que si demain c'est l'agent IA qui écrit le code, pourquoi Microsoft s'embête encore à ajouter des mots au C# ?

Je fais du C# depuis des années, j'ai encore quelques vieux projets en .NET Framework 4 et même du VB.Net qui traîne, plus mes scripts en Python à côté. Donc la question me touche directement. Est-ce que ça vaudra encore la peine de comprendre le langage qu'utilise l'agent ? Est-ce qu'on ne va pas finir avec un seul langage, celui de l'IA, pour tout faire ? Est-ce que Rust, qui remplace le C ou le C++, va devenir la norme ? Et moi, développeur, je serai où dans tout ça ? Je vais essayer de répondre avec des faits, mais je n'ai bien sûr pas de boule de cristal.

Un chef d'orchestre en queue-de-pie et nœud papillon blanc, debout sur l'estrade d'une salle de concert, dirige à la baguette un orchestre de robots ; chaque robot joue d'un instrument différent, du violon au tuba, dont deux énormes tubas au premier plan

Un chef d'orchestre ne joue d'aucun instrument, mais il entend très bien quand le tuba sonne faux

Un seul langage pour tout faire ? Le Pentagone a déjà essayé

L'idée du langage unique est séduisante. Plus de guerre de chapelles, plus de C# contre Java, plus de « PHP c'est nul » au café. Sauf qu'on a déjà fait l'expérience, en vrai, avec beaucoup d'argent.

Dans les années 70, d'après une étude du ministère de la Défense américain de 1977, ses systèmes utilisent environ 450 langages et dialectes différents. Un cauchemar à entretenir. Il fait donc créer un langage pour les remplacer tous, Ada, et en 1987 il l'impose par écrit : Ada sera « le langage de programmation unique et commun » de ses systèmes. Dix ans plus tard, en avril 1997, il fait marche arrière. Trop peu de programmeurs le connaissaient, trop peu d'écoles l'enseignaient, trop peu d'outils existaient. La nouvelle règle ? Le langage devient un choix d'ingénierie, à faire projet par projet, comme n'importe quel autre choix technique. Retiens bien cette idée, on en parlera à la fin.

Sur une table basse de salon, une énorme télécommande dite universelle couverte de dizaines de boutons ; juste à côté, le tiroir de la table est ouvert et déborde encore de cinq vieilles télécommandes de toutes les marques

La télécommande universelle, c'est la sixième télécommande du tiroir

Et l'IA, elle, ne changera pas ça. Bien au contraire ! Un modèle d'IA écrit bien du code dans un langage parce qu'il a lu des montagnes de lignes de code écrites par des humains dans tous les langages. GitHub, le site où les développeurs du monde entier rangent et partagent leur code, le dit lui-même : les modèles sont meilleurs en TypeScript, Python, Java ou Go, les langages les plus utilisés. Avec un tout nouveau langage « spécial IA », qui démarrerait sans aucun exemple à lire, l'IA ne saurait totalement rien faire. Il faut une histoire, un historique, des exemples pour qu'une IA apprenne. C'est le serpent qui se mord la queue.

Il y a aussi une raison plus terre à terre : le code tourne quelque part, et chaque endroit a sa langue. Ton navigateur, Chrome ou Firefox, parle JavaScript. Ton iPhone parle Swift, le langage d'Apple. Et le web, côté serveur, parle encore PHP : d'après W3Techs, un site qui mesure les technologies utilisées sur Internet, PHP faisait tourner au 30 septembre 2026, sept sites sur dix parmi ceux dont on arrive à détecter le langage. En grande partie grâce à WordPress, l'outil qui fait tourner une énorme partie des blogs et des sites de petits commerces. Personne ne va réécrire la moitié d'Internet parce qu'un nouveau langage « IA » serait préférable à autre chose.

Le seul vrai « langage unique » qui monte, c'est celui qu'on parle. Andrej Karpathy, un des fondateurs d'OpenAI, l'avait résumé en janvier 2023 : « Le nouveau langage de programmation le plus en vogue, c'est l'anglais. » Il avait raison, je demande tous les jours à Claude Code en français ce que je veux. Mais entre ma demande et la machine, il reste du code. Et quelqu'un doit pouvoir le relire.

L'IA préfère les langages qui lui disent non

Là, ça devient vraiment intéressant. Dans son grand rapport annuel publié fin octobre 2025, GitHub annonce qu'en août, pour la première fois, TypeScript est devenu le langage le plus utilisé sur GitHub, devant Python et JavaScript. Plus d'un million de développeurs actifs en plus en un an, soit deux tiers de plus. Il appelle ça le plus gros changement de langage depuis plus de dix ans, et relie une partie de cette hausse au code écrit avec l'IA.

TypeScript, c'est du JavaScript avec des « types ». Je t'explique. Un type, c'est une étiquette sur une boîte : « ce tiroir ne contient que des nombres », « ce champ, c'est une date ». Le compilateur, le programme qui transforme le code en logiciel, vérifie toutes les étiquettes avant même que le logiciel démarre. Tu ranges une date dans le tiroir des nombres ? Il refuse. Point !

Et devine quel genre d'erreur une IA fait le plus quand elle écrit du code qui ne compile pas ? Une étude de 2025, citée par GitHub, a regardé de près : plus de neuf erreurs de compilation sur dix (94 %) dans le code généré par des modèles d'IA sont des erreurs de type. Neuf sur dix ! Donc un langage avec des types, c'est un relecteur gratuit, infatigable, qui attrape la plupart des bêtises de l'IA avant qu'elles arrivent chez le client.

Dans la cuisine d'une pâtisserie, un robot apprenti en tablier présente fièrement un gâteau à étages qui s'effondre, couvert de crème et de chocolat qui dégoulinent jusque sur ses mains et sur le plan de travail ; le chef pâtissier, bras croisés et sourcils froncés, pointe le doigt vers la poubelle

Le compilateur, c'est le chef qui ne goûte même pas : il voit que c'est mauvais

Et ça répond à une de mes questions : oui, .NET, PHP et Python ont encore besoin d'évoluer, et ils évoluent justement dans ce sens-là. Le C# 15 de .NET 11 apporte les « unions » : tu déclares qu'un moyen de paiement, c'est une carte OU PayPal OU un virement, et rien d'autre. Si dans ton code tu oublies de traiter le virement, le compilateur peut te le signaler. C'est exactement l'oubli qu'un agent fait à trois heures du matin sans le dire. PHP a ajouté les types en 2015 avec sa version 7. Python, qui n'en voulait pas au départ, les accepte en option depuis 2015 lui aussi, et ses développeurs en débattaient encore au sommet annuel du langage, dont les comptes rendus sont sortis le 30 septembre.

Pour moi, c'est ça le vrai virage. Les langages n'évoluent plus seulement pour qu'un humain tape plus vite. Ils évoluent pour que le code soit vérifiable par une machine. Celui qui écrit change, celui qui contrôle reste.

Et Rust, la future norme ?

Rust, c'est le cas extrême de cette logique. Pour faire court : le C et le C++, les vieux langages sur lesquels tourne une bonne partie du monde, laissent le programmeur gérer lui-même la mémoire de l'ordinateur. Une seule erreur d'inattention, et un pirate peut s'y glisser. Rust, lui, refuse tout simplement de compiler un programme qui contient ce genre d'erreur. Le chef d'orchestre, mais en version très, très sévère, qui n'accepte aucune fausse note.

Et les gros ont choisi. En décembre 2025, les développeurs du noyau Linux, le cœur du système qui fait tourner la plupart des serveurs d'Internet et tous les téléphones Android, ont décidé que Rust n'y était plus « expérimental » : il est là pour rester. Fin 2025, Galen Hunt, un ingénieur haut placé de Microsoft, a publié son objectif d'éliminer chaque ligne de C et de C++ de Microsoft d'ici 2030, avec un slogan de rêve : « un ingénieur, un mois, un million de lignes de code », grâce à l'IA. Bon, il a dû préciser ensuite qu'il s'agissait d'un projet de recherche et pas d'une réécriture de Windows. Mais l'idée est lancée. Et Google vient d'annoncer que son nouveau modèle Gemini 4 Argon s'attaque déjà à plus de 800 000 lignes de Fuchsia, le système maison qui fait tourner certains de ses écrans connectés, à traduire en Rust.

Alors, Rust, norme universelle dans dix ans ? Non. Et c'est là que beaucoup d'articles se trompent. Rust remplace le C et le C++, pas le C#, ni Java, ni Python, ni PHP. Ces langages-là gèrent déjà la mémoire tout seuls : le problème que Rust règle, ils ne l'ont pas. Rust, lui, a la vitesse du C sans ses trous de mémoire : c'est pour ça qu'il remplace le C, et pas les autres. Bref, Rust devient la norme pour les fondations (systèmes d'exploitation, navigateurs, pilotes, ces petits programmes qui font parler l'ordinateur avec l'imprimante ou la carte graphique, bref tout ce qui doit être rapide ET blindé). Pour le site de ton club de foot ou ta facturation, ce serait sortir le marteau-piqueur pour planter un clou.

Faut-il encore comprendre ce que l'agent écrit ?

Oui. Mille fois oui ! Et je vais même aller plus loin : c'est la seule partie qui compte encore vraiment.

Une demande en français est toujours floue. « Supprime les doublons dans la liste des clients. » Lesquels ? Ceux qui ont le même nom ? Le même mail ? Et tu gardes la fiche la plus récente ou la plus complète ? L'agent va choisir. Et le seul endroit où on voit ce qu'il a VRAIMENT choisi, c'est le code. Pas son résumé, pas son « c'est fait ! » plein d'enthousiasme. Le code. Il y a quelques jours, je racontais qu'OpenAI avait renoncé à sortir un modèle parce qu'il affirmait avoir fait des choses qu'il n'avait pas faites. Si tu ne sais pas lire ce qu'il a écrit, tu n'as que sa parole.

Mais comprendre ne veut plus dire écrire. Quand mes agents me rendent un travail, je ne retape rien, je lis le « diff », la liste des lignes ajoutées et retirées. C'est comme un plan de maison : pas besoin de savoir monter un mur pour voir que la salle de bain n'a pas de porte. Sauf qu'il faut quand même savoir lire un plan.

Alors, choisir un langage, ça compte encore ?

Ça compte même plus qu'avant, mais pas pour les mêmes raisons. Avant, on choisissait le langage qu'on connaissait, celui dans lequel on tapait le plus vite. Ça, l'IA l'a rendu sans importance : elle tape vite dans tous.

Aujourd'hui, je me pose d'autres questions. Est-ce que le compilateur attrapera les bêtises de l'agent ? Est-ce que je trouverai quelqu'un pour reprendre ce code dans dix ans ? Est-ce que l'IA a lu assez d'exemples dans ce langage pour être bonne ? Est-ce que le logiciel tournera là où il doit tourner ? C'est exactement la conclusion du Pentagone en 1997 : un choix d'ingénierie, comme un autre. Sauf qu'il a fallu dix ans d'Ada obligatoire pour y arriver.

Et ce choix-là, c'est l'humain qui le fait. L'agent ne va pas te demander si tu comptes encore maintenir ce logiciel en 2036. Il va écrire dans le langage que tu lui donnes, ou dans celui qui lui semble le plus simple ce jour-là. C'est ça, orchestrer : choisir l'architecture, choisir le langage, poser les garde-fous, et vérifier. J'en parlais déjà dans mon article sur l'avenir du développeur avec l'IA, il y a un peu moins de deux mois. Le langage est devenu une décision d'architecte, plus une affaire de clavier.

Concrètement, ça change quoi pour toi qui ne codes pas ?

D'abord, ton téléphone devient plus sûr, sans que tu fasses rien. Pour Android, Google a commencé à écrire le nouveau code dans des langages comme Rust vers 2019. Résultat : en 2019, les failles liées à la mémoire, celles qui permettent à un pirate de prendre la main sur l'appareil, c'étaient trois failles sur quatre. En 2025, moins d'une sur cinq, toujours d'après les chiffres de Google publiés en septembre 2024 et en novembre 2025. Et Google précise un détail qui me plaît beaucoup : il n'a même pas eu besoin de réécrire tout le vieux code, il a juste arrêté d'en écrire du nouveau de la mauvaise façon.

Graphique en barres, chiffres publiés par Google. Part des failles de sécurité d'Android liées à la mémoire : 76 pour cent en 2019, 35 pour cent en 2022, 24 pour cent en 2024, moins de 20 pour cent en 2025

Trois failles sur quatre en 2019, moins d'une sur cinq aujourd'hui : ton téléphone te dit merci

Ensuite, si tu fais faire un site ou un logiciel pour ton commerce, pose une question que personne ne pose : « C'est écrit dans quel langage, et qui pourra le reprendre dans cinq ans ? » L'IA rend le développement moins cher, mais tu vas payer l'entretien pendant des années. Un site en PHP, tu trouveras quelqu'un pour le reprendre au coin de la rue. Un truc écrit dans un langage exotique choisi par un agent un mardi après-midi, beaucoup moins.

Et si ton gamin veut apprendre à programmer, la question « quel langage ? » compte moins qu'avant. Qu'il en apprenne un avec des types, C#, TypeScript ou Python, et surtout qu'il apprenne à lire du code et à dire « non, ça c'est faux » à une machine. Ça, ça lui servira dans dix ans, quel que soit le langage à la mode.

Ma vue à dix ans, sans boule de cristal

Voilà ce que je parierais pour 2036, du plus sûr au moins sûr.

  • On écrira toujours dans des langages lisibles par un humain. Pas de langage secret de l'IA, parce qu'il faudra toujours quelqu'un pour vérifier et signer. Là-dessus, je suis très sûr de moi.
  • Le vieux code sera encore là. Mes vieux projets en .NET Framework 4 tourneront peut-être encore, et le PHP de WordPress sûrement. Le code ne meurt pas, il vieillit.
  • Rust sera la norme pour tout ce qui est fondation : systèmes, navigateurs, pilotes. Pour le reste, il restera un outil parmi d'autres.
  • On utilisera moins de langages pour les nouveaux projets, et presque tous auront des types. Ceux que l'IA écrit bien gagneront, les autres deviendront des langages de passionnés.
  • Le développeur tapera beaucoup moins et lira beaucoup plus. Ça, c'est déjà mon quotidien. Que le métier change comme ça, j'en suis sûr. Combien de postes il en restera, beaucoup moins.

Dans l'arrière-boutique d'une quincaillerie, un vieil ordinateur beige des années 2000 avec son gros écran cathodique tourne toujours sur un bureau en bois encombré de factures, entouré de cartons de vis et d'une plante verte

Le logiciel que tu écris aujourd'hui, quelqu'un s'en servira encore en 2036 sur une vieille bécane

Moi, je ne suis pas inquiet pour les langages. Je suis même plutôt content : pour la première fois, ils évoluent pour nous protéger de nos propres outils. Et aux équipes de Microsoft qui ajoutent encore de nouveaux mots au C# en 2026 : continuez, les gars, vous les écrivez pour l'IA maintenant, mais c'est encore moi qui les relis !

Sources

Article écrit avec l'aide de Claude Code, relu et corrigé par moi.

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