Pourquoi les agents IA se perdent sur les sites mal faits ?

Bon j'ai appris quelque chose aujourd'hui. Tu demandes à ton assistant IA de te trouver un billet de train ou de commander tes baskets, il ouvre le site, il cherche, il clique, il revient, il re-cherche, et au bout de dix minutes il t'annonce qu'il n'y arrive pas. Tu te dis : « Mais il est bête ou quoi ? » Une étude publiée le 24 septembre dit que c'est souvent le site qui est mal fichu. Et mal fichu d'une façon très précise : il n'a jamais été pensé pour les personnes aveugles.

Les chiffres ne sont pas beaux : sur le site le plus mal conçu du test, les agents IA n'ont réussi que 31 % des tâches qu'on leur demandait. Sur une version corrigée du même site, avec exactement les mêmes pages, ils en ont réussi 96 %. Presque trois fois moins de réussites, et je pense que ça devient important pour tous les sites qui vont être relus par une IA aujourd'hui.

Une femme aveugle fait ses courses en ligne sur son téléphone avec un lecteur d'écran, un assistant IA remplit un panier sur l'ordinateur

Elle ne voit rien et l'IA ne voit rien non plus, elle n'ira plus sur ton site, elle ira ailleurs là où on a pensé à elle

Un site bien fait pour un aveugle est bien fait pour un robot

Petit détour pour comprendre. Quand une personne aveugle utilise son iPhone, elle active VoiceOver, le lecteur d'écran d'Apple, qui lui lit à voix haute ce qu'il y a sur la page. Pour ça, le téléphone ne regarde pas l'image de la page. Il lit une sorte de plan que le navigateur fabrique à partir du code : ici un bouton qui s'appelle « Payer », là une case qui s'appelle « Adresse e-mail », là une image qui représente « des baskets blanches à 49 euros ». Les développeurs appellent ça l'arbre d'accessibilité. Retiens juste que c'est le plan du site, écrit pour quelqu'un qui ne le voit pas.

Et devine quoi ? Eh bien ces agents IA qui naviguent pour toi, ceux qui réservent, comparent et remplissent les formulaires, lisent très souvent ce même plan. C'est plus rapide et plus fiable que de regarder des captures d'écran. Du coup, un bouton qui n'a pas de nom dans le plan, c'est un bouton que l'aveugle ne trouve pas. Et l'IA non plus.

31 % contre 96 %

L'étude vient d'AudioEye, une entreprise américaine qui vend des outils pour rendre les sites accessibles. Oui, c'est elle qui vend le remède, garde ça en tête. Elle a lancé 1 560 essais avec des agents construits sur six modèles d'IA du commerce, sur treize tâches de tous les jours (trouver un produit, réserver un voyage, remplir un panier) et six sites de vente et de voyage. Chaque site a été testé deux fois : une fois tel quel, une fois avec ses défauts d'accessibilité corrigés. Pour éviter qu'elle se note elle-même, les résultats ont été revérifiés par WebJudge, un outil de notation de l'université d'État de l'Ohio, qui a donné le même verdict dans 95 % des cas.

Deux rayons de supermarché. À gauche, sans étiquettes : 31 % des tâches réussies, le robot ne trouve rien. À droite, avec étiquettes : 96 %, il remplit son panier

Va faire tes courses sans étiquettes sur les produits, l'IA en a besoin aussi sur ton site

Sur le pire site, l'écart est énorme : 31 % de tâches réussies d'un côté, 96 % de l'autre. Et ce n'est pas un modèle qui s'est planté : sur ce site-là, tous les modèles testés ont perdu à peu près deux tiers de leurs réussites sur la version mal conçue, y compris les plus avancés. Autrement dit, payer le modèle le plus cher ne rattrape pas un site mal étiqueté.

Bon, soyons sérieux deux minutes : ces 31 % viennent du pire site sur six, pas d'une moyenne, et l'étude est payée par celui qui vend la solution. Mais on a compris le principe : donne du texte à tous les éléments sur ton site !

L'image qui parle à tout le monde sauf à la machine

Mon exemple préféré de l'étude tient en une image. Sur un des sites, les chiffres dont l'agent avait besoin n'existaient que dans une image, une bannière avec un prix écrit dessus, sans aucune description dans le code. Pour toi, le prix saute aux yeux. Pour l'agent, il y a juste « une image ». Résultat : six modèles, dix essais chacun, soixante tentatives, soixante échecs. Pas un seul n'a trouvé le chiffre.

À gauche, une bannière de baskets avec son prix, à droite, ce que lit l'agent : une image sans description

Trouve-moi des sneakers... tiens, du chocolat !

Et le pire, c'est que la solution tient en une ligne : une petite description attachée à l'image, que le lecteur d'écran lit à voix haute. On la réclame aux sites depuis plus de vingt ans pour les personnes aveugles. Je reconnais que les ALT, pour « alternate text », derrière les images étaient secondaires pour moi. Pas bieeeennn...

Un site mal fait, ça coûte aussi plus cher

Quand l'agent ne trouve pas, il ne s'arrête pas tout de suite : il fouille, il relit, il réessaie. Et chaque relecture se paie en « jetons », l'unité avec laquelle on facture le travail d'une IA (en gros, des morceaux de mots). Sur l'ensemble des 1 560 essais, l'essai typique a consommé 128 000 jetons sur un site mal conçu, contre 90 000 sur le site corrigé : 43 % de plus pour le même travail, souvent moins bien fait. Sur le pire site, tous les modèles ont consommé au moins le double, et le plus gourmand six fois plus. AudioEye appelle ça la taxe de calcul. Moi j'appelle ça perdre des clients qui n'achèteront pas tes sneakers.

Et ça va vite devenir le problème de tout le monde. Toujours le 24 septembre, l'institut NielsenIQ publiait que plus d'un Américain sur deux avait utilisé au moins un outil d'IA pour faire ses courses au cours du dernier mois. La première fois que la barre de la moitié est franchie. Un site que les agents ne savent pas lire, c'est un magasin dont le chiffre d'affaires va plonger avec le temps... de l'IA.

Alors je suis allé vérifier mon propre site

Forcément, j'ai eu un petit doute. J'ai fait passer la page d'accueil de digital3d.com au même genre de contrôle, en version express : les images ont-elles leur description, et les boutons ont-ils un nom ? Pas tous ! Pas bieeennn...

Verdict : 9 images, toutes décrites. Ouf. Et 37 boutons, dont un seul sans nom : le petit bouton soleil qui passe le site en mode clair. Il a quand même une infobulle « Light mode », que la plupart des lecteurs d'écran savent lire, donc ce n'est pas la catastrophe, mais il mériterait un vrai nom. Bon, bref, je m'attendais à pire.

Concrètement, ça change quoi pour toi ?

Si tu utilises un assistant IA pour réserver ou acheter, et que ça coince toujours sur le même site, ce n'est pas forcément ton assistant qui est nul. C'est peut-être le site, et un site qui résiste à l'IA résiste souvent aussi à ta grand-mère qui voit mal et à ton voisin aveugle. Écris un mail au support en leur disant que leur site est nul.

Et c'est là que je trouve cette étude plutôt réjouissante. Pendant vingt ans, l'accessibilité a été le parent pauvre du web : un truc qu'on promettait de faire « dans la prochaine version ». En Europe, la loi a même dû s'en mêler : depuis le 28 juin 2025, l'European Accessibility Act oblige les boutiques en ligne, les banques et les sites de transport à être utilisables par les personnes handicapées (les toutes petites entreprises sont exemptées). Si, en plus, un site accessible devient un site qui vend mieux via les agents IA, les entreprises vont enfin avoir une raison financière de s'y mettre. Les personnes aveugles récupéreront au passage ce qu'elles réclament depuis toujours.

Si tu es développeur

Tu peux sauter cette partie si tu ne fais pas de sites. Pour les autres, voilà les trois défauts que les agents ont le plus mal digérés, et la correction qui va avec.

Une image qui porte une information doit avoir une description :

<img src="promo.jpg" alt="Baskets blanches en promotion, 49 euros au lieu de 79">

Un bouton qui n'a qu'une icône doit avoir un nom :

<button aria-label="Passer en mode clair"><i class="bi bi-sun-fill"></i></button>

Un champ de formulaire doit avoir une étiquette reliée, pas juste un texte gris dans la case qui disparaît quand on tape :

<label for="email">Adresse e-mail</label>
<input id="email" type="email" autocomplete="email">

Pour voir ton site comme le voit un agent, ouvre les outils de développement de Chrome, onglet Elements, puis le panneau Accessibility : il affiche l'arbre d'accessibilité de l'élément sélectionné. Et Lighthouse, dans les mêmes outils, te sort un audit d'accessibilité en une minute.

Les associations de personnes aveugles réclament tout ça depuis vingt ans. Il aura suffi qu'un robot ne trouve pas le bouton « Payer » pour que tout le monde s'y mette. De mon côté, je vais préciser dans mes demandes à Claude Code, qui m'aide à créer mes articles, de ne pas oublier de mettre des balises claires partout, avec vérification. C'est ce genre de tâche que j'oublie souvent, parce que je ne suis pas aveugle et donc je ne trouvais pas cela important, mais là... cette étude me fait prendre conscience d'un manquement que je vais désormais combler.

Sources

Article écrit avec l'aide de Claude Code, relu et corrigé par moi.

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