Dimanche 6 septembre, 14h27 UTC. La réserve de Liquid affiche 4 205,29 bitcoins. Soixante secondes plus tard, 202,63. Entre les deux, une seule transaction et 3 996,0183 bitcoins qui s'en vont. Au cours du moment, environ 79 000 dollars la pièce, donc un peu plus de 320 millions.
Personne n'a volé la moindre clé privée. Aucun coffre n'a été crocheté, personne n'a soudoyé un employé. C'est le détail qui compte le plus dans cette histoire, et c'est aussi celui qui devrait nous occuper tous. Le réseau a fait exactement ce qu'on lui demandait de faire.
La suite est rapide. Liquid coupe ses ponts, les plateformes d'échange suspendent les dépôts et les retraits de L-BTC, les clients découvrent qu'ils ne peuvent plus récupérer ce qu'ils avaient posé là. Deux jours plus tard, la production de blocs repart. Les sorties d'argent, non. Au moment où j'écris ces lignes, il est toujours impossible de transformer du L-BTC en bitcoin.
Alors je reprends depuis le début, parce que cette affaire explique mieux que dix articles pourquoi le mot bitcoin ne veut rien dire tout seul.
Liquid, c'est le vestiaire de Bitcoin
Tu entres dans un théâtre, tu donnes ton manteau, on te donne un jeton numéroté. Le jeton n'est pas le manteau. Il te dit qu'à la sortie, si tout va bien et si le vestiaire est encore ouvert, quelqu'un te rendra ton manteau. Tout l'article est là.
Liquid est un réseau parallèle à Bitcoin, lancé par Blockstream en 2018. L'idée : déplacer du bitcoin plus vite et plus discrètement que sur la chaîne d'origine, avec des frais ridicules et des transactions que personne ne peut lire de l'extérieur. Des plateformes d'échange et des sociétés de paiement s'en servent tous les jours, et toi sans le savoir dès que tu retires des cryptos dans un pays où la chaîne principale coûte cher.
Le mécanisme est celui du vestiaire, à la lettre. Tu poses tes bitcoins sur une adresse commune. Cette adresse n'est pas tenue par une seule personne, mais par quinze sociétés qui doivent signer ensemble : onze signatures sur quinze pour ouvrir. En échange, tu reçois du L-BTC, un jeton qui a exactement la même valeur, et qui vit sur le réseau parallèle. Quand tu veux rentrer à la maison, tu détruis tes jetons et le vestiaire te rend de vrais bitcoins. C'est ce qu'on appelle une sortie, ou un peg-out si tu lis la presse du milieu.
Le modèle tient debout depuis huit ans. Il a un défaut qu'on n'écrit jamais assez gros : entre le moment où tu déposes ton manteau et le moment où tu le récupères, tu n'as plus ton manteau.
Ton jeton ne vaut que par la promesse de celui qui le tient, et le vestiaire peut fermer pendant la nuit
Le bug n'était pas dans les clés, il était au contrôle d'entrée
Quinze sociétés, onze signatures sur quinze, des clés matérielles, des procédures : tout ce petit monde a fonctionné correctement. La clé qui autorise les sorties n'a pas été compromise, le vestiaire a signé chaque retrait comme il devait le signer. Le problème était un étage plus haut, dans le logiciel libre qui fait tourner Liquid, un dérivé de Bitcoin Core qui s'appelle Elements.
Pour éviter de recalculer sans arrêt les mêmes vérifications, ce logiciel garde en mémoire les preuves qu'il a déjà validées. Une sorte de carnet de contrôle à l'entrée, avec les jetons déjà tamponnés. Sauf que ce carnet rangeait ses notes sous une clé incomplète : il retenait qu'une preuve avait été validée, sans retenir à quel actif du réseau elle appartenait. Un jeton tamponné pour une monnaie pouvait donc resservir pour une autre.
Tu vois le tableau. Quelqu'un se présente au comptoir avec un ticket déjà validé, mais pour la mauvaise pièce, et la porte s'ouvre.
Et ce n'est pas un coup de chance de dernière minute. La préparation a pris quatorze heures. L'attaquant a semé 68 preuves identiques dans les blocs 4 049 384 à 4 050 246, à raison de 41 satoshis par transaction, ce qui ne coûte presque rien. Il préparait son carnet. Ensuite vient la frappe, dans le bloc 4 050 336 : 83 entrées, chacune portant exactement onze signatures. Puis il est sorti par la porte de devant, en convertissant ses faux jetons parfaitement conformes en vrais bitcoins, et la fédération a payé.
Dimanche 6 septembre 2026, la réserve du vestiaire entre 14h27 et 14h28. Source : Blockstream, relevé public de la chaîne
Le correctif existait, il n'était dans aucune version publiée
Voici le passage que je n'arrive pas à lâcher. Le trou était connu, corrigé et rangé dans un tiroir.
Le correctif qui lie la mémoire du logiciel à l'actif concerné a été écrit le 3 août. Il a été fusionné le 1er septembre. Il a été repris dans les branches des développeurs les 2 et 3 septembre. Et aucune version publiée du logiciel ne le contient. Les participants de la fédération, eux, faisaient tourner une version sortie le 13 avril. Une note technique relevée par Jameson Lopp, un observateur connu du milieu, va plus loin : le logiciel que font tourner les membres du vestiaire a plus de deux ans de retard sur le code.
Quatre jours. Le correctif entre dans le code le 1er septembre au soir, le trou est exploité le 6. Je ne sais pas, et personne ne sait, si le type lisait le dépôt public. Ce que je sais, c'est qu'il n'avait pas besoin d'y mettre beaucoup d'efforts, et que le trou était ouvert à qui voulait le voir.
Tu veux une image simple ? Un immeuble où la porte d'entrée a été réparée sur le plan, validée en réunion, transmise au serrurier, et où personne n'a encore posé la nouvelle serrure.
Réparé sur le papier, jamais sorti de sa boîte, et pendant ce temps le trou restait ouvert
Les gentils hackers ont gardé 46 millions
Le lendemain, Blockstream signe un message sur la chaîne pour dire que les nœuds sont corrigés et que l'argent peut revenir sans danger. Et l'argent revient : 3 400 bitcoins, environ 270 millions de dollars, dans le bloc 965 950. Quatre-vingt-cinq pour cent.
Il reste 598,5 bitcoins dans une adresse que le type contrôle encore, environ 46 millions. Il se présente comme un hacker bienveillant, il négocie par messages signés glissés dans des transactions, et ses explications sont publiques. Son dernier message tient en deux caractères, et c'est un smiley triste à l'envers.
Blockstream n'a jamais annoncé d'accord, ni de prime, ni les termes de quoi que ce soit. Le directeur technique de Ledger, Charles Guillemet, a posé la question qui dérange : si ces 600 bitcoins sont une rémunération négociée, on ne parle plus de bonne action, on parle d'extorsion. Je n'ai pas de meilleure formule, et je trouve qu'il a raison de la dire à voix haute.
Concrètement, ça change quoi pour toi
Trois choses, et la première est rassurante.
Bitcoin n'a pas été piraté. La chaîne principale est intacte, ses vingt et un millions de pièces sont là où elles étaient, ses clés n'ont pas bougé. Ce qui a lâché, c'est la plomberie qu'on installe sur le côté pour aller plus vite, et cette plomberie-là, elle est partout : sur les autres chaînes, chez les intermédiaires, dans les contrats qui promettent des rendements.
Deuxième chose, et c'est la leçon qui vaut pour tout le monde. Un bitcoin qui n'est pas sur la chaîne de Bitcoin n'est pas un bitcoin. C'est une reconnaissance de dette. Tu as une créance sur quelqu'un. Sur une plateforme d'échange, ton solde est une créance. Sur un réseau parallèle, ton jeton est une créance. Dans un contrat qui te promet du rendement, encore une créance. La question n'est jamais « est-ce que c'est du bitcoin », elle est « qui me le doit, et depuis combien de temps il ne met plus à jour ses logiciels ».
Chez moi, les photos de famille dorment sur un Synology dans un placard, personne d'autre ne peut les ouvrir, et ça m'a coûté le prix du boîtier. Je ne te dis pas d'aller acheter un coffre et de tout mettre dedans, ce serait te vendre quelque chose. Je te dis que la seule différence entre les deux façons de stocker, c'est le nom de la personne qui peut dire non le jour où tu veux récupérer.
Troisième chose, l'échéance, honnêtement. Les sorties de Liquid sont toujours gelées, et personne ne sait quand elles rouvriront. Quatre-vingt-cinq pour cent des bitcoins sont revenus, ce qui veut dire que le vestiaire aura de quoi rendre les manteaux. Ça veut dire aussi qu'il en manque quinze pour cent, et que la date de réouverture dépend de gens qui sont en train de réparer un logiciel que tout le monde croyait solide. Et pendant ce temps, si tu as des cryptos sur une plateforme d'échange, tu es dans la même position que ces clients-là, sans le savoir. J'écrivais l'autre jour que la Belgique compte deux plateformes agréées sur trois cent trente-huit : ce n'est pas une raison de paniquer, c'est une raison de regarder où sont tes pièces.
Ce que tu tiens dans la main, ou ce que quelqu'un d'autre tient pour toi. Il n'y a pas de troisième option
Ce qui m'occupe n'est pas les 598 bitcoins
Le chiffre du vol va passer, l'enquête suivra son cours, et dans trois semaines plus personne n'en parlera. Ce qui reste, c'est la version du logiciel.
Une contrepartie de la taille de Liquid, qui garde à elle seule plus de quatre mille bitcoins, faisait tourner du code vieux de deux ans, avec une correction disponible et pas installée. Ce n'est pas de la négligence individuelle, c'est un fonctionnement : personne ne met à jour ce qui marche, et personne ne veut être celui qui provoque une panne le jour du déploiement. En attendant, celui qui cherche un trou a tout son temps.
Alors la question que je me pose, et je la pose à toi aussi : ces services que tu utilises tous les jours, tu saurais dire quand ils ont été mis à jour pour la dernière fois ? Non ? Moi non plus, pour la plupart.
Bonne chance aux quinze sociétés du vestiaire pour la réouverture. Et à ceux qui ont fait le coup, un conseil : un smiley triste, ça ne s'efface pas d'une chaîne publique.




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