L'IA n'est plus la première cause de licenciements. Et la tech dans tout ça ?

L'IA n'est plus la première cause de licenciements. Et la tech dans tout ça ?

Bon, je vais commencer par la nouvelle qui fait plaisir, parce qu'il y en a une.

Depuis le mois de mars, c'était la même rengaine. Les entreprises américaines annoncent des suppressions de postes, on leur demande pourquoi, et la même réponse arrive en tête du classement : l'intelligence artificielle. Mars, avril, mai, juin, juillet. Cinq fois de suite.

Le rapport du mois d'août est tombé début septembre. L'IA est quatrième.

3 462 postes, contre plus de 16 000 pour la bonne vieille réorganisation interne. C'est son plus bas niveau depuis décembre, et sur le mois entier elle ne pèse que 6,5 % des suppressions annoncées. Alors là, je ne m'y attendais pas.

Un couloir de bureaux où une personne rouvre un carton de déménagement pour reposer une plante et un cadre photo sur un bureau

On redéballe les cartons. Enfin, dans certaines compagnies.

Sauf qu'il y a un deuxième chiffre dans ce rapport. Et celui-là nous regarde droit dans les yeux, nous les gens de la tech. On y vient, mais il faut d'abord savoir ce qu'on est en train de lire.

Qui compte, et surtout quoi

Le chiffre vient de Challenger, Gray & Christmas, un cabinet américain qui recense chaque mois, depuis les années 1990, les suppressions de postes annoncées par les entreprises. Toute la presse économique le reprend, et son intérêt est là : il note aussi la raison que l'employeur donne lui-même.

Relis la phrase, parce que chaque mot compte. Des postes annoncés. Aux États-Unis. Avec la raison que la boîte déclare. Ce n'est pas un décompte de gens qui ont vidé leur bureau, et ce n'est surtout pas un audit. Voyons, ne nous racontons pas d'histoires : personne n'est allé vérifier. Garde ça en tête, on en reparle plus bas et ça change pas mal de choses.

Le classement du mois d'août

Classement des quatre raisons invoquées pour supprimer des postes en août 2026, l'intelligence artificielle arrivant en quatrième position

La première place revient au mot qui ne veut rien dire. Comme d'habitude.

En tête, donc, la réorganisation interne : 16 173 postes. Traduction pour ceux qui n'ont jamais lu un communiqué de direction : on change l'organigramme, on fusionne deux équipes, on supprime un étage. C'est le motif fourre-tout, celui qu'on coche quand on ne veut rien dire de précis, et il gagne à peu près tous les mois depuis trente ans.

Derrière, l'état du marché avec 15 260 postes. Puis les fermetures de sites, 6 743. Et enfin l'IA, 3 462.

Attention quand même, un mois ne renverse pas une année : sur l'année 2026, l'IA reste en tête avec 116 175 postes, soit environ 22 % de tout ce qui a été annoncé depuis janvier. Le recul est réel, il est récent, il n'efface rien.

Et globalement, ça va franchement mieux

Ça, c'est la partie qu'on ne lit nulle part, alors autant la dire tout haut.

Sur les huit premiers mois de 2026, les employeurs américains ont annoncé 529 914 suppressions de postes. L'an dernier, à la même date, 892 362. Une baisse de 41 %, et le total le plus bas depuis 2022.

Les embauches vont dans le même sens. 12 325 recrutements annoncés en août, ce qui est ridicule en valeur absolue, mais c'est huit fois plus qu'au mois d'août précédent. Sur l'année, 119 825 contre 87 626, soit un tiers de plus.

Le patron du cabinet résume ça sans se fouler : « c'est le mois d'août le plus calme depuis 2022, mais globalement dans la moyenne du mois depuis le milieu des années 2010 ». Autrement dit, on revient à la normale. Ce sont les deux dernières années qui étaient anormales, pas celle-ci.

Sur le papier, tout va bien. Regardons de plus près.

Parce que la moyenne, elle, est très polie. Elle ne dit jamais qui se fait virer.

Deux barres opposées, moins 41 pour cent tous secteurs confondus et plus 52 pour cent dans le secteur technologique

Deux flèches, deux directions. Devine dans laquelle on est.

Le secteur technologique a annoncé 155 126 suppressions de postes depuis janvier. L'an dernier à la même date : 102 239. Ce n'est pas une baisse de 41 %, c'est une hausse de 52 %.

Et voilà le chiffre que j'ai calculé moi-même à partir du rapport, celui qui m'a fait refaire ma division deux fois : la tech pesait 11 % de toutes les suppressions annoncées l'an dernier. Cette année, 29 %. Presque un poste supprimé sur trois, tous secteurs confondus, l'est dans notre métier. Un métier qui est loin de représenter le tiers de l'économie américaine, faut-il le préciser.

Donc quand tu liras cette semaine que « les licenciements reculent fortement », c'est vrai. Ça ne nous concerne juste pas de la même façon.

Une nuance quand même, et elle est de taille : le mois d'août a été le meilleur mois de l'année pour la tech, avec 6 103 postes supprimés, son plus bas total de 2026. Les grosses coupes sont venues d'ailleurs, des produits de consommation et de l'agroalimentaire. Le cumul annuel est mauvais, la dynamique récente est bonne, et les deux sont vrais en même temps. C'est exactement pour ça qu'on peut faire dire ce qu'on veut à ce rapport, selon la ligne qu'on décide de citer.

Alors pourquoi l'IA a-t-elle reculé ?

Deux explications tiennent debout, et je suis incapable de te dire laquelle est la bonne. Ça m'embête autant que toi.

La première est la version sympathique : la vague est passée. Les entreprises qui voulaient confier des tâches à des machines l'ont fait entre mars et juillet, c'est fait, le rythme retombe.

La seconde est moins sympa: elles ont simplement arrêté de le dire ou l'a mis dans la case "restructuration".

Les mains d'un dirigeant, un stylo en suspens au-dessus de quatre cases à cocher sur un formulaire

Quatre cases, un stylo qui hésite. Personne ne coche jamais « on s'est plantés ».

Souviens-toi de ce que mesure ce rapport. La raison, c'est l'employeur qui la choisit, tout seul, dans son communiqué. Or « on remplace des gens par une IA » a été pendant un an une phrase valorisante, celle qui fait moderne devant les actionnaires. Elle est en train de devenir une phrase qui attire les gros titres et les avocats. « Réorganisation interne », à côté, n'a jamais fâché personne.

Je n'ai aucun moyen de trancher, et méfie-toi de celui qui prétend le contraire. Une chose est sûre en revanche : le nombre de postes supprimés dans la tech, lui, ne dépend d'aucune déclaration. Il monte, quelle que soit la case cochée.

Ce que j'en retiens

Trois choses, et la dernière est celle qui compte vraiment.

D'abord, le grand récit de l'effondrement du travail à cause des machines ne survit pas à la lecture des chiffres. Les suppressions reculent de 41 %, les embauches montent d'un tiers, l'IA passe quatrième. Ceux qui t'annoncent la fin du salariat chaque matin devraient s'abonner aux rapports mensuels.

Ensuite, notre secteur prend quand même l'essentiel du choc, et ce n'est pas contradictoire avec le point précédent. La tech a embauché comme jamais entre 2020 et 2022, elle dégonfle depuis, et cette correction-là aurait eu lieu avec ou sans modèles de langage.

Enfin, et c'est le vrai sujet : la raison affichée n'a aucune importance. Que ton poste saute parce qu'une machine fait le travail, parce que la boîte a trop recruté en 2021 ou parce qu'un cadre a redessiné un organigramme, le résultat est rigoureusement le même. Ce qui change, c'est ce que tu sais faire le lendemain matin.

J'écrivais il y a un mois que la machine allait plus vite que moi et que ce n'était pas ça qui m'inquiétait. Je le pense toujours.

Ce qui m'inquiète est ailleurs, et ce rapport n'en dit pas un mot, parce qu'il compte des postes sans jamais regarder qui les occupe. Un secteur qui dégonfle deux ans d'affilée ne dégonfle pas au hasard, et l'étude coréenne dont je parlais cet été montrait déjà que les débutants n'apprennent plus le métier de la même façon. Les seniors de 2036, on les fabrique où, exactement ?


Sources

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