Quel est l'avenir d'un développeur avec l'IA ?

Quel est l'avenir d'un développeur avec l'IA ?


Autant commencer par le plus désagréable. J'ai vingt-cinq ans de métier. J'ai travaillé avec .NET, une plateforme de développement, avec SQL, le langage utilisé pour interroger les bases de données, et sur des applications qui tournent en production chez des gens qui n'ont aucune envie de savoir comment tout cela fonctionne. Depuis un an, l'outil que j'utilise tous les jours code plus vite que moi. Il se trompe moins souvent sur les cas tordus et me fait régulièrement découvrir des technologies dont je n'avais jamais entendu parler.

Je pourrais prétendre le contraire. Cela ne servirait à rien. Et ce n'est pas la partie intéressante.

Une pyramide de pierre dont toute la rangee du bas a disparu, tenant sur quelques etais, avec de petites silhouettes en costume au sommet qui regardent l horizon

Des "seniors" sans plus aucun "junior" à la base de la pyramide ?

La partie intéressante, c'est la question que se pose aujourd'hui n'importe quelle compagnie : pourquoi est-ce que j'embaucherais encore un junior ?

Le problème des développeurs « Junior »

Quand j'ai commencé, on donnait au débutant une petite fonction qui additionnait deux variables et renvoyait un résultat. Ce n'était évidemment pas pour la valeur du code produit. C'était pour qu'il se plante sur un cas limite, qu'il y passe deux heures et qu'il s'en souvienne quinze ans plus tard.

Aujourd'hui, la machine écrit cette fonction en trois secondes. Elle ajoute même les tests unitaires, qui vérifient automatiquement que chaque partie du code fonctionne, et la gestion des erreurs. Alors, pourquoi embaucher un junior ? Pour qu'il tape « fais-moi ceci, fais-moi cela » ? Et s'il ne fait plus rien lui-même, comment acquiert-il de l'expérience ?

Le plus drôle, c'est que la personne qui pose cette question le plus clairement n'est ni un syndicaliste ni un professeur. C'est Matt Garman, le patron d'AWS, en août 2025. Il parle des dirigeants qui veulent remplacer leurs juniors par de l'IA :

Comment ca va marcher, dans dix ans, quand plus personne n'aura rien appris ? Où seront les seniors expérimentés ?

Quand celui qui vend les pelles explique que creuser partout est une mauvaise idée, cela mérite qu'on s'arrête deux minutes.

Les chiffres ne sont pas bons

Ce n'est pas l'impression d'un vieux développeur qui radote. Le phénomène a été mesuré par plusieurs sources indépendantes.

Indeed Hiring Lab a publié, le 23 juillet dernier, une analyse du marché américain. Sur un an, les offres destinées aux profils seniors progressent de 14,7 %, tandis que celles qui visent les débutants reculent de 7,5 %. Tous secteurs confondus, environ 14 % des offres recherchent un senior. Dans le développement logiciel, cette part atteint 69,3 %.

Graphique comparant la part des offres reservees aux profils seniors, 14 pourcent tous secteurs confondus contre 69,3 pourcent dans le developpement logiciel

Notre métier n'est pas un cas parmi d'autres. C'est le cas extrême.

Deux tiers des portes d'entrée de la profession ne sont donc pas vraiment des portes d'entrée. Elles sont réservées à ceux qui sont déjà dedans.

L'équipe de Stanford qui suit ce sujet arrive au même constat par un autre chemin. Elle analyse les données de paie de millions de salariés américains. Depuis la fin de 2022, l'emploi des 22 à 25 ans recule de 16 % dans les métiers les plus exposés à l'IA. Pendant ce temps, celui des travailleurs expérimentés reste stable ou progresse, au sein des mêmes entreprises. Leur dernière mise à jour, publiée en juin, montre que le mouvement continue.

Du côté des embauches, le cabinet SignalFire mesure une chute de 65 % du recrutement des débutants dans les grandes entreprises technologiques depuis 2019. Les jeunes diplômés représentent aujourd'hui environ 7 % des embauches. Dans les startups, c'est moins de 6 %.

Un jeune avec un sac a dos au pied d une echelle metallique dont le premier barreau manque, le suivant se trouvant a trois metres du sol, pendant que d autres grimpent plus haut

L'échelle est toujours là. C'est le premier barreau qui a disparu.

Le chiffre qui retourne complètement la question

Voici maintenant le résultat qui m'a obligé à revoir mon raisonnement.

Une étude devenue classique a été menée par Erik Brynjolfsson et deux collègues, puis publiée dans le Quarterly Journal of Economics. Elle porte sur le service client d'un éditeur de logiciels du Fortune 500 : 5 179 personnes et trois millions de conversations. Du vrai travail, donc. Pas un exercice de laboratoire.

Résultat global : 14 % de dossiers résolus en plus par heure. Mais le détail est bien plus parlant. Les débutants gagnent 34 %. Les plus expérimentés ne gagnent quasiment rien.

Relisez bien ce résultat. L'IA ne rend pas le junior inutile. Elle le rend meilleur. Elle récupère une partie du savoir des meilleurs et le transmet à ceux qui ne l'ont pas encore. C'est même l'usage le plus efficace qu'on lui connaisse.

Alors, où est le problème ? Il ne vient pas de la capacité du junior à produire. Il vient de la raison pour laquelle une entreprise accepte de le payer pendant qu'il apprend. Ce sont deux questions différentes. Toute la confusion est là.

Une entreprise n'embauchait pas un débutant parce qu'il produisait beaucoup. Elle l'embauchait parce que c'était le seul moyen connu de fabriquer un senior. Or, un senior ne s'achète pas au détail. Ce raisonnement tenait tant que la formation restait un coût inévitable. Il s'effondre dès que le travail peut être produit sans elle.

Ce qu'est vraiment un senior, et pourquoi cela se perd

Un senior n'est pas quelqu'un qui connaît plus de syntaxe. Depuis 2023, tout le monde a la syntaxe dans sa poche avec l'IA.

Un senior, c'est quelqu'un qui a affiné son jugement en se trompant. Souvent. Sur de vrais systèmes, avec de vraies conséquences et, de préférence, un vendredi soir. Il sait que cette requête tiendra six mois avant de tomber, parce qu'il l'a déjà vue tomber. Il sait aussi qu'on ne met pas ce changement en production juste avant les vacances. Ce savoir ne s'apprend pas dans un livre. Il s'accumule à coups d'erreurs.

L'IA ne supprime pas l'apprentissage du code. Elle supprime la période pendant laquelle on peut encore se tromper sans provoquer trop de dégâts. Et c'est beaucoup plus grave que quelques postes en moins.

Ce n'est pas seulement une intuition. Une revue publiée dans Cognitive Research: Principles and Implications en 2024 conclut que l'assistance automatique peut accélérer la perte de compétences chez les experts et freiner leur acquisition chez les débutants. Le pire, c'est que la personne ne s'en rend pas forcément compte. Une étude de cas parue dans le Journal of the AIS décrit le même cercle vicieux dans un cabinet comptable : on délègue, on prend confiance, on vérifie moins, puis on délègue davantage.

L'aviation a rencontré ce problème il y a trente ans. Le pilote automatique n'a pas supprimé les pilotes. Il a changé ce pour quoi on les paie. Puis on s'est aperçu qu'à force de ne plus piloter à la main, leurs compétences manuelles diminuaient sans que personne le voie venir. Les autorités ont fini par imposer du vol manuel pendant la formation. Non pas parce que la machine pilote mal, mais parce qu'un humain qui n'a pas pratiqué depuis six mois n'est plus le même le jour où il doit reprendre les commandes.

Il existe un autre indice, plus terre à terre. GitClear a analysé 211 millions de lignes de code modifiées entre 2020 et 2024. La part du code réécrit dans les deux semaines suivant sa création est passée de 3,1 % à 5,7 %. La part des lignes classées en refactorisation, c'est-à-dire retravaillées pour rendre le code plus propre sans changer son résultat, est tombée de 25 % à moins de 10 %. Enfin, 2024 est la première année où le code copié-collé dépasse le code déplacé.

Traduction : on produit plus vite un code qu'il faut refaire plus souvent, tout en le rangeant de moins en moins. Quelqu'un doit voir le problème arriver. Ce quelqu'un a rarement six mois d'expérience.

Avant de vendre ton ordinateur, trois chiffres qui calment

Un article qui ne garderait que les données déprimantes serait un tract. Il faut donc leur opposer trois faits.

Un. Pour 2025, le cabinet Challenger a compté environ 54 800 suppressions de postes pour lesquelles l'employeur invoquait explicitement l'IA. La même année, le secteur technologique a licencié autour de 123 000 personnes. L'IA est donc un facteur réel, mais minoritaire. Beaucoup d'entreprises ont un intérêt évident à dire « c'est l'IA » plutôt que « nous avons trop embauché en 2021 ».

Deux. Le Bureau of Labor Statistics américain prévoit toujours une croissance de 15 % du métier de développeur entre 2024 et 2034, avec environ 129 200 postes à pourvoir chaque année. Cette prévision a été revue à la baisse, puisqu'elle était de 17,9 %. Mais 15 %, ce n'est pas un effondrement. C'est deux fois la moyenne des métiers. En Europe, le Cedefop prévoit une croissance annuelle de 2,5 % pour les professionnels des technologies de l'information et de la communication d'ici 2035.

Trois. Les offres d'emploi dans le développement logiciel ont progressé de 15 % depuis février 2025, alors que l'ensemble des offres reculait de 7 %. Le marché du développement va mieux qu'il y a dix-huit mois. Il reste 27,5 % sous son niveau d'avant la pandémie, mais la tendance va dans le bon sens.

Ajoutons un quatrième chiffre, parce qu'il est savoureux. Une équipe de chercheurs a fait passer un test contrôlé à seize développeurs expérimentés de projets open source, donc de logiciels dont le code est accessible publiquement. Ils ont travaillé sur leurs propres dépôts de code. Avec l'IA, ils ont mis 19 % de temps en plus. Après le test, ils étaient pourtant convaincus d'avoir gagné 20 %. Seize personnes ne suffisent pas à établir une vérité absolue, et les auteurs le disent eux-mêmes. Mais l'écart entre ce qu'on ressent et ce qu'on mesure mérite qu'on s'y attarde. Surtout quand on écrit, comme moi quelques paragraphes plus haut, que la machine va plus vite que soi.

Le seul précédent qui vaille : les échecs

Tout le monde y va de sa prédiction. Je préfère observer le seul domaine où la machine est définitivement et indiscutablement plus forte que n'importe quel humain, depuis presque trente ans.

Les échecs. Deep Blue bat Kasparov en 1997. On annonce aussitôt la mort du jeu.

Trois choses se sont produites, et elles répondent exactement à nos trois questions. Le jeu n'est pas mort. Il ne s'est même jamais aussi bien porté. Les joueurs actuels sont plus forts que ceux d'avant, précisément parce qu'ils s'entraînent contre des machines qui les écrasent. En revanche, le nombre de personnes qui vivent des échecs n'a pas explosé.

Dans notre métier, cela donne ceci : le développement ne va pas disparaître, ceux qui resteront seront meilleurs qu'avant, mais il n'y aura pas de place pour tout le monde. Les trois affirmations sont vraies en même temps. C'est moins vendeur qu'une prophétie, mais c'est ce qu'on observe avec un peu de recul.

Concrètement, qu'est-ce que cela change pour toi ?

Si tu ne développes pas, tout ce qui précède peut te sembler lointain. Pourtant, trois conséquences te concernent directement.

A gauche ce qui se delegue, un clavier, un editeur de code et des documents finis, a droite ce qui reste, un telephone qui sonne a trois heures du matin sur une table de nuit

Le travail a changé de côté. Ce qui sonne la nuit n'a pas bougé.

Faire développer quelque chose coûte moins cher qu'avant. Un site pour ton club, une application pour ton commerce ou un outil interne : le devis de 2026 n'a plus grand-chose à voir avec celui de 2023. Demande plusieurs devis. L'écart est devenu énorme entre ceux qui ont adapté leur méthode et les autres. Mais regarde bien ce que tu achètes. La frappe ne vaut plus grand-chose, la relecture vaut tout. Un devis très bas, sans personne de solide derrière, devient souvent une facture qui arrive plus tard.

Si ton gamin veut se lancer là-dedans, la porte n'est pas fermée, mais l'entrée a changé. Le diplôme seul ne suffit plus, puisque les entreprises cherchent surtout des seniors. Ce qui fonctionne encore, c'est d'arriver avec un projet qui tourne et qu'on peut montrer. Il faut aussi accepter de commencer dans une petite structure plutôt que dans un grand groupe. Les petites équipes forment encore, parce qu'elles n'ont souvent pas le choix.

Les applications que tu utilises vont évoluer plus vite et casser un peu plus souvent. Le code réécrit dans les deux semaines finit par arriver chez toi, sous la forme d'une mise à jour qui répare la mise à jour précédente. Ce n'est pas une fatalité. C'est le résultat d'un choix d'entreprise entre la vitesse et le soin.

Ce qu'il faut faire dès maintenant

Je ne vais pas te sortir une liste de technologies à la mode. Il vaut mieux partir d'un principe simple : ce qui conserve de la valeur, c'est ce dont on peut être tenu responsable. Une machine écrit du code. Elle ne signe rien, ne se lève pas à trois heures du matin et n'explique pas au client pourquoi les commandes de mardi ont disparu.

Si tu es déjà dans le métier. La spécification prend de la valeur, car savoir ce qu'il faut construire reste plus difficile que le construire. Même chose pour l'architecture et ses compromis. Il faut aussi savoir vérifier, c'est-à-dire refuser une réponse de la machine et expliquer pourquoi. Ajoute la sécurité, l'exploitation quotidienne, la gestion des incidents et la connaissance du métier de ton client. Cette dernière ne se trouve dans aucun corpus, autrement dit dans aucune masse de données utilisée pour entraîner une IA.

Ajoute à cela l'orchestration. Le mot désigne ici la capacité à découper un travail entre plusieurs agents, c'est-à-dire des outils d'IA capables d'exécuter des tâches. Il faut savoir écrire des instructions solides, poser des garde-fous automatiques et vérifier le résultat. C'est une véritable discipline. Elle s'apprend en quelques semaines, mais très peu de gens la maîtrisent aujourd'hui. La fenêtre est ouverte. Elle ne le restera pas dix ans.

Si tu débutes. Le piège consiste à accepter tout ce qui compile, donc tout ce que l'ordinateur parvient à transformer en programme exécutable. Adopte trois habitudes pour développer ton jugement. De temps en temps, fais volontairement à la main ce que tu pourrais déléguer. Fais-le pour apprendre, pas pour ralentir la production. Entraîne-toi aussi à refuser une réponse de la machine en sachant expliquer ce qui cloche. Regarde le code qu'il produit. Compare ses changements si ton code est versionné par Git. Enfin, réclame la responsabilité d'un incident, même petit. C'est là, et presque nulle part ailleurs, que le métier rentre.

Prendre le temps de regarder ce que produit l'IA, c'est parfois ennuyeux, cela ne se voit pas sur un CV, et c'est pourtant ce qui sépare ceux qui progressent des autres.

Le temps que je passe avec l'IA a doublé

Au début quand j'utilisais Claude Code, je me disais : « Waow, ca va vite ! » mais j'utilisais Claude Code comme un chatbot, aujourd'hui j'ai créé des « skills », des « hooks », des « commands », des « loops » qui auto-améliorent mon code en testant, faisant des code reviews tout seul jusqu'à sortir 0 WARNINGS, j'ouvre 3 sessions de Claude Code à mon écran, je vérifie, je saute d'un à l'autre sur 3 projets différents et punaise qu'est-ce que ça me prend un temps de dingue ! Ma femme se plaint : « Je ne te vois plus ! Tu es toujours dans ton bureau avec ton Claude ! ». Oui c'est vrai, j'aime Claude, il est devenu mon ami, mais je reconnais qu'il me prend beaucoup de temps et plus tu affines tes « skills », tes « hooks », plus un petit truc que tu lui demandes te prend 2 heures facilement pour arriver au bout du développement. C'est très différent du début.

Là aussi, il faut savoir gérer son temps et dire « stop » de temps en temps ou ne pas ouvrir 3 projets en même temps. Il faut dire que le système de tranche de 5h qu'Anthropic donne à son Claude et le système de pourcentage qui se calcule dans ma statusline en dessous de Claude te donne l'envie d'utiliser à fond tes crédits jusqu'au bout : « Ah, il me reste encore 12 % avant le reset de la semaine, allez hop, à fond les ballons, je mets OPUS et /effort MAX et je vais relancer un nouveau truc ! »

C'est quelque chose que je n'avais pas anticipé tout au début de l'utilisation de l'IA. Faudrait que je gère mieux mon temps.

Ce que j'en pense

Il n'y aura pas de marche arrière. Aucune ! L'IA sera partout dans le développement, et bien au-delà. Deux ans ont suffi pour faire tomber des frontières qu'on croyait solides pour dix ans. Ceux qui attendent que cela se tasse risquent d'attendre longtemps.

Je conseillerais à tous les développeurs : Mettez votre nez dans le vibe coding que ce soit avec Claude code, codex ou autres, créez des « skills », des « hooks » dès aujourd'hui ! N'attendez pas, ne reportez pas à la semaine prochaine : vous risquez de perdre de la plus-value pour mieux vous vendre lors d'une interview. Montrez des trucs que vous avez faits avec l'IA, créez un site qui vous représente, avec vos projets en vitrine.

Ce qui m'inquiète, ce n'est pas ma place. J'ai vingt-cinq ans d'erreurs derrière moi. Elles valent encore quelque chose, et l'outil me rend plus utile qu'avant. Ce qui m'inquiète, c'est que nous sommes en train de scier la branche collectivement, chacun pour d'excellentes raisons individuelles. Une entreprise qui n'embauche pas de junior optimise son trimestre. Cent entreprises qui font la même chose détruisent leur réserve de seniors pour 2035. Chacune a raison quand on la regarde seule. Ensemble, elles ont tort. Et personne n'a intérêt à bouger le premier.

Ce n'est pas un problème technologique. C'est le plus vieux problème du monde. On n'a jamais trouvé d'autre solution que quelqu'un qui accepte de payer aujourd'hui pour un bénéfice qu'il ne verra pas lui-même.

Personnellement, si je devais monter une équipe aujourd'hui, je prendrais un junior. Pas par charité. Parce que dans cinq ans, les seniors seront introuvables et hors de prix. Et celui que j'aurai formé sera déjà là.

#Intelligence artificielledeveloppeursemploijuniors#Claude Codemetier
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