Ordinateur quantique : la DARPA teste six machines pour savoir si l'une sera rentable d'ici 2033
Cent qubits, mille, un million... Depuis des années, on nous vend les ordinateurs quantiques au nombre de qubits, comme on vendait les appareils photo au nombre de mégapixels. Mouais. Moi, ce que je veux savoir, c'est si ça sert à quelque chose. Et le 7 octobre, une agence américaine a enfin posé cette question-là : est-ce que cette machine rapportera un jour plus qu'elle ne coûte ? Ça paraît bête, et pourtant personne ne sait encore y répondre !
Cette agence, c'est la DARPA, celle qui finance la recherche de pointe aux États-Unis, et qui avait lancé l'ancêtre d'Internet en 1969, quand elle s'appelait encore ARPA. Elle a annoncé que quatre entreprises, Atom Computing, Diraq, IBM et IonQ, entrent dans l'étape finale de son grand examen des ordinateurs quantiques. Elles y rejoignent Microsoft et PsiQuantum, qualifiés depuis février 2025. Six candidats, six façons complètement différentes de fabriquer la même machine, et une date butoir : 2033.
Six machines, six technologies, un seul jury
Rentable, ça veut dire quoi pour un ordinateur quantique ?
La DARPA a une définition très terre à terre : une machine « à l'échelle utile », c'est une machine dont les calculs valent plus que ce qu'elle coûte à construire et à faire tourner. Pas un record de laboratoire, pas une démonstration qui fait la une : une machine qui paie ses factures.
Et c'est tout sauf évident. Un ordinateur normal calcule avec des bits, des 0 et des 1. Un ordinateur quantique calcule avec des qubits, qui obéissent aux règles étranges de la physique de l'infiniment petit, celle des atomes. Sur certains problèmes, comme imiter le comportement d'une molécule, c'est le bon outil, tout simplement parce que la nature elle-même fonctionne comme ça. Le souci, c'est que les qubits sont d'une fragilité folle : une vibration, un peu de chaleur, et le calcul part à la poubelle. Il faut donc des machines énormes, très froides, très chères, et des tonnes de qubits qui passent leur temps à se surveiller les uns les autres pour corriger leurs propres erreurs.
En gros, c'est comme une voiture de course qui ne démarre qu'à moins 273 degrés, qui cale dès qu'un grain de sable touche le moteur et à qui il faut une armée de mécaniciens pour vérifier chaque tour de roue : pour qu'elle soit rentable, il faut qu'elle gagne vraiment beaucoup de courses !
Six recettes pour la même machine
Ce qui me fascine dans cette liste, c'est qu'aucun des six ne fait pareil. Personne ne sait encore quelle recette est la bonne, alors la DARPA les teste toutes :
- IBM fabrique ses qubits avec de minuscules circuits électriques refroidis plus froids que l'espace. C'est le fameux lustre doré qu'on voit sur toutes les photos.
- IonQ attrape des atomes électrisés, des ions, et les fait flotter dans le vide grâce à des champs électriques.
- Atom Computing tient des atomes ordinaires avec des faisceaux laser, des « pinces de lumière ». L'entreprise dit avoir déjà construit des machines de plus de 1 200 qubits.
- Diraq, une entreprise australienne, grave ses qubits dans du silicium, dans les mêmes usines que les puces de ton ordinateur. C'est le même pari que le français Quobly, dont je te parlais il y a trois semaines avec sa puce quantique sortie d'une usine normale.
- PsiQuantum calcule avec des grains de lumière, des photons, qui voyagent dans des fibres.
- Microsoft mise sur la piste la plus exotique, des qubits « topologiques », censés être naturellement protégés des erreurs. C'est aussi celle que les physiciens discutent le plus.
C'est un peu comme si, en 1900, on avait mis côte à côte la voiture à vapeur, la voiture électrique et la voiture à essence, en disant : on verra bien laquelle fait le tour du pays sans tomber en panne. Spoiler : à l'époque, l'électrique était loin d'être la plus ridicule.
Des plans à la preuve
Jusqu'ici, la DARPA lisait des dossiers, en gros des présentations très sérieuses. Pendant un an, ses experts ont épluché les plans de chaque entreprise, leurs risques techniques et les prototypes promis. À partir de maintenant, une équipe indépendante du gouvernement va mesurer, tester et vérifier sur du vrai matériel que chaque machine pourra être construite comme prévu et marcher comme annoncé. « L'étape C, c'est là où l'on commence à passer des plans à la preuve », résume Micah Stoutimore, qui dirige le programme.
Et il y a de l'argent sur la table : jusqu'à 300 millions de dollars pour IonQ, autant pour Atom Computing, autant pour Diraq, dont une première tranche de 51 millions. IBM n'a pas donné de montant. Les calendriers annoncés, eux, viennent des entreprises elles-mêmes, donc ce sont des promesses, pas des faits : IBM vise sa première machine capable de corriger ses erreurs en 2029, Diraq parle de 2 millions de qubits sur une seule puce en 2031.
Des dates annoncées par les entreprises elles-mêmes. On en reparle en 2033
Ce que j'aime bien, c'est le ton de la DARPA. Pas de « révolution », pas de « dans deux ans » : « Nous nous attendons de plus en plus à ce que quelqu'un construise un ordinateur quantique rentable d'ici 2033, dit Micah Stoutimore. Ce que nous ne savons pas encore, c'est quelle équipe y arrivera, ni avec quelle approche. » Honnête !
Deux bémols quand même, et c'est la DARPA qui les écrit elle-même. D'abord, cette étape ne construira pas la machine finale : elle dit seulement qui sera prêt à la construire. Ensuite, son calcul de rentabilité compte la construction et le fonctionnement, mais pas les milliards déjà dépensés en recherche. Rentable, oui, mais à condition d'oublier le montant déjà dépensé.
Bon, et ça servira à quoi ?
Pas à regarder Netflix plus vite, ni même à écrire un mail. Ton ordinateur et ton téléphone resteront des ordinateurs normaux, et c'est très bien comme ça. Je sais, c'est moins sexy qu'un ordinateur quantique sur ton bureau. Un ordinateur quantique rentable, ce sera une machine dans un centre de calcul, louée à l'heure par des laboratoires, et ça ne sera pas pour jouer à un jeu vidéo en streaming.
Le meilleur exemple, ce sont les médicaments. Aujourd'hui, pour trouver une molécule qui soigne, les chimistes en testent des milliers, une par une, pendant des années, et la grande majorité finit à la poubelle. Si une machine sait calculer d'avance comment une molécule va se comporter, on peut éliminer les mauvaises pistes. Même idée pour les batteries de la voiture ou de ton téléphone, qu'on pourrait rendre plus endurantes en inventant de nouveaux matériaux sur écran, ou pour les engrais, dont la fabrication dévore une quantité énorme d'énergie, et donc pèse sur le prix de ce qu'il y a dans ton caddie.
Le pari du quantique : moins d'éprouvettes, plus de calcul
Quand ? Pas avant 2033 pour savoir si c'est possible, rajoute encore des années avant que les premiers médicaments ainsi trouvés arrivent en pharmacie. Dix ans, vingt ans, ou jamais. Soit, peut-être.
Mais cette question de rentabilité, l'informatique se l'est déjà posée. En 1956, IBM a sorti le premier disque dur, le RAMAC : une armoire de plus d'une tonne pour environ 5 mégaoctets, à peine une photo de ton téléphone. L'ordinateur qui allait avec se louait 3 200 dollars par mois. Seules quelques grandes entreprises pouvaient se l'offrir, et seulement parce que ça leur faisait gagner plus que ça ne coûtait. Aujourd'hui, une carte mémoire de la taille d'un ongle en stocke des centaines de milliers de fois plus, pour quelques euros.
Le premier disque dur pesait plus d'une tonne. Celui de ton téléphone tient sur un doigt
Le premier ordinateur quantique rentable ressemblera sans doute au RAMAC : énorme, hors de prix, réservé à quelques-uns. C'est comme ça que tout commence.
Qui va gagner ?
Pour une fois, ce n'est pas une entreprise qui annonce qu'elle a gagné, c'est un jury qui dit « montrez-moi ». Si je devais parier sur une recette, je dirais le silicium, parce que le monde entier sait déjà fabriquer des puces par milliards. Mais en 1900, j'aurais sûrement parié sur la vapeur.
Alors à IBM, IonQ, Atom Computing, Diraq, Microsoft et PsiQuantum : bonne chance pour l'examen, et pas de triche, hein. Cette fois, tout sera surveillé et qui vivra verra.
Sources
- DARPA, 7 octobre 2026 : quatre nouvelles équipes entrent dans l'étape finale du Quantum Benchmarking Initiative
- Quantum Computing Report, 7 octobre 2026 : technologies, montants et calendriers des quatre entreprises
- PostQuantum : ce que l'étape C ne fera pas, d'après la foire aux questions de la DARPA
- IBM : l'histoire du RAMAC, le premier disque dur, en 1956
- Wikipédia : l'IBM 305 RAMAC et son prix de location
Article écrit avec l'aide de Claude Code, relu et corrigé par moi.




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