Euro-Office : la suite bureautique européenne s'installe enfin sur ton ordinateur

Tout le monde a déjà fait ce calcul une fois dans sa vie : passer à une suite bureautique qui n'est pas celle de Microsoft, se rendre compte que ça marche très bien, et revenir quand même. Pas par confort. Parce que le jour où l'on doit modifier un document sans connexion, dans un train ou dans une salle sans wifi, on se retrouve avec un onglet de navigateur qui refuse d'ouvrir le fichier.

C'est précisément ce mur qui tombe. Le 16 septembre, Nextcloud a annoncé Hub 26 Summer, sa nouvelle version, avec une chose dedans qui n'existait pas avant : une application de bureau pour Euro-Office, la suite bureautique dont il fait la promotion. Traitement de texte, tableur, présentations, installés sur la machine, qui éditent en local et qui gardent le lien avec les fichiers du serveur. L'application elle-même arrivera dans les prochaines semaines.

Ce qui manquait depuis le début

Euro-Office n'est pas nouveau. Ça fait des mois qu'on peut ouvrir un document dedans, dans un navigateur, sur un Nextcloud. Et honnêtement, pour 80 % des besoins, ça suffit : rédiger une note, corriger un tableau, envoyer. Le problème est dans les 20 % qui restent, ceux où l'on n'a pas de réseau, où l'on veut ouvrir un fichier qui traîne dans un dossier sans le téléverser d'abord, ou simplement où l'on veut que sa machine arrête d'envoyer chaque frappe au serveur.

C'est exactement le reproche qui est fait à Google Docs depuis quinze ans. Microsoft a construit Word sur le poste de travail avant de le mettre dans le nuage, les suites libres sont nées sur le poste de travail, et les nouvelles venues ont sauté l'étape. Le bureau, c'est vieux, c'est ennuyeux, et c'est ce qui manque quand la connexion disparaît.

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Qui est derrière, et ce que ça change

Euro-Office n'est pas un projet solitaire, et la liste des participants donne la mesure de l'affaire. On y trouve XWiki et Abilian côté français, IONOS, Open-Xchange, OpenProject et Nextcloud côté allemand, Proton côté suisse, Tuta, et la structure Office EU côté néerlandais. La première version est sortie le 9 juin, sous licence libre, et l'idée affichée est simple : une suite bureautique complète qui ne dépend pas d'un fournisseur américain, avec les fichiers qui restent sur ton serveur.

Pour un particulier, l'argument se résume à trois questions très concrètes. Qui peut lire mes documents ? Qui décide du prix l'année prochaine ? Et que se passe-t-il si le service ferme ou change ses conditions du jour au lendemain ? Ce ne sont pas des questions théoriques : elles se posent pour une commune qui stocke les dossiers des habitants, pour une école avec les bulletins des enfants, ou pour une petite entreprise qui n'a pas envie d'expliquer à ses clients que leurs dossiers sont chez quelqu'un d'autre.

C'est visible dans le communiqué, et ça m'a amusé : Nextcloud cite ses utilisateurs institutionnels par leur nom. Dataport, le fournisseur informatique du secteur public allemand, a donné ses retours sur la fonction de messagerie. SURF, l'organisation néerlandaise de l'éducation et de la recherche, a contribué au chercheur de salles pour les réservations d'agenda. Le land du Schleswig-Holstein a demandé et obtenu une fonction d'import de structure pour ses tableaux. Ce ne sont pas des logos posés sur une page marketing, ce sont des gens qui demandent des choses et qui les obtiennent.

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La partie que le communiqué ne met pas en avant

Maintenant, la réserve, et elle n'est pas mince. Euro-Office n'est pas écrit depuis zéro : c'est une copie du code source d'OnlyOffice, un logiciel dont les racines sont russes et dont le code vient en grande partie de développeurs travaillant dans des fuseaux horaires russes. Sur un produit vendu comme la solution européenne, la contradiction a été relevée tout de suite.

L'histoire est même allée plus loin. OnlyOffice a accusé Euro-Office d'avoir violé les conditions de sa licence, et a rompu au passage un partenariat de huit ans avec Nextcloud. Puis la Free Software Foundation, l'organisation de référence sur ces questions depuis quarante ans, a examiné le dossier et conclu qu'Euro-Office n'avait pas enfreint les règles. Le camp d'en face a donc perdu son argument principal, et le code est libre, ce qui veut dire que n'importe qui peut aller le lire.

Ça ne règle pas tout, et je trouve la formule d'un commentateur du milieu très juste : la compatibilité n'est pas la souveraineté. Copier un logiciel et en changer le nom ne suffit pas à en faire une pièce maîtresse indépendante, il faut des gens qui le maintiennent et qui décident de son avenir. Ça, ça se jugera dans cinq ans, pas sur un communiqué. Et pour ceux que l'héritage dérange, LibreOffice sortait sa version 26.8 le mois dernier, avec un arbre généalogique autrement plus simple et la même gratuité.

Concrètement, ça change quoi pour toi ?

Trois situations, et aucune ne demande d'être informaticien.

Tu as un serveur à la maison, un vieux PC qui tourne dans un coin ou un boîtier de stockage réseau, et tu y ranges déjà tes photos et tes documents. Jusqu'ici, pour modifier un texte, il fallait le télécharger, l'éditer dans un logiciel installé sur ton portable, puis le renvoyer à la main. Maintenant tu doubles-cliques dessus, ça s'ouvre, ça s'enregistre tout seul au bon endroit. Ça paraît minuscule écrit comme ça. C'est la différence entre un dossier partagé et un vrai espace de travail, et c'est ce qui a fait la réputation de Google Docs en son temps.

Le boitier dans le placard devient un vrai espace de travail, sans que rien ne sorte de la maison

Le boîtier dans le placard devient un vrai espace de travail, sans que rien ne sorte de la maison

Tu bosses dans une administration, une école ou une association. Là, le sujet n'est pas ton confort mais celui des dossiers que tu manipules, et le fait de pouvoir dire où ils se trouvent. C'est exactement pour ces structures que Dataport et le Schleswig-Holstein sont cités plus haut : ce sont des clients exigeants qui ne se contentent pas d'une démonstration.

Et troisième situation, la plus fréquente : tu ne t'en serviras jamais, mais tu vas en profiter sans le savoir. Les collectivités qui basculent tirent les prix vers le bas et poussent les autres éditeurs à soigner leurs formats de fichiers. Chaque fois qu'un gros client public part ailleurs, le reste du marché en profite deux ans plus tard.

Ce que ça ne fait pas, en revanche : ça ne remplace pas un vrai Word pour les documents tordus. Les mises en page compliquées, les modèles d'entreprise avec des en-têtes partout, les fichiers que trois services se renvoient depuis huit ans, ce sont les cas où toutes les alternatives à Microsoft, libres ou pas, montrent leurs limites. Et pour les utiliser, il faut soit un serveur Nextcloud, soit que quelqu'un d'autre s'en occupe pour toi. Ce n'est pas un logiciel qu'on installe sur son portable en trois clics.

Reste une question que je trouve plus intéressante que le match habituel entre les géants du logiciel. On a passé vingt ans à déplacer nos fichiers vers les serveurs des autres parce que c'était plus pratique, et la seule chose qui nous retenait vraiment, c'était de pouvoir modifier un document dans le train. Maintenant que cet obstacle saute, qu'est-ce qui nous retient encore ?

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