Meta a sorti son agent personnel le 8 septembre, il s'appelle Muse, et il pointe déjà à la deuxième place des applications les plus téléchargées aux États-Unis. 83 000 installations sur l'App Store américain en trois jours. Numéro deux. Bravo. Maintenant je t'explique pourquoi il n'entrera pas chez moi, et pourquoi je pense qu'il ne rentrera pas chez toi non plus, en tout cas pas tant qu'on aura une loi sur la vie privée qui tient debout.
Et d'abord ce chiffre, parce qu'il apprend quelque chose sur toutes les applications de ton téléphone, pas seulement sur celle-là.
Le classement de l'App Store ne compte pas les téléchargements
Apple ne publie pas sa recette, mais le principe est connu : ce qu'elle classe, c'est une vitesse. La progression d'une application par rapport aux autres, sur une fenêtre de quelques jours, dans un pays et dans une catégorie. Une semaine calme, quelques dizaines de milliers d'installations, et te voilà en haut de l'affiche.
Regarde le même jour sur Google Play, où le classement fonctionne autrement : Muse y pointait à la 338ᵉ place de la catégorie Productivité. Même application, deux magasins, deux histoires, et la deuxième fait nettement moins rêver que la première. Pour situer encore : 83 000 en trois jours, c'est à peu près ce que ChatGPT avalait en une seule journée.
Une médaille d'argent pour une semaine calme
Un agent qui a besoin de toute ta vie
Un chatbot te répond, un agent fait les choses à ta place. Toute la différence tient dans cette phrase. Muse se branche sur ta boîte mail, ton agenda, tes applications de santé, ta domotique, tes sites de courses et tes moyens de paiement. Tu lui demandes de te trouver un train, il compare les horaires et il réserve. Tu lui demandes de renégocier un abonnement, il écrit le mail et il l'envoie.
Il existe en application iPhone et Android, depuis un navigateur, et depuis WhatsApp. Les lunettes connectées de Meta sont annoncées comme l'étape d'après. Pour l'instant, tout ça n'existe qu'aux États-Unis. Le prix, ensuite : une offre gratuite avec des limites par semaine, une à 20 dollars par mois, et une qui monte à 100 dollars. Mais tu te doutes que le vrai prix n'est pas sur la facture.
L'architecture est propre, et ce n'est pas la question
Sur le papier, je reconnais que c'est du bon travail. Chaque utilisateur a sa propre machine virtuelle chez Meta, autrement dit un ordinateur personnel hébergé on ne sait trop où, sur lequel l'agent travaille. Un deuxième programme, surnommé Sentinel, relit chaque action avant qu'elle ne sorte. Les gestes sensibles, envoyer un message ou payer, attendent ton accord. Et tes identifiants dorment dans un coffre séparé, ce qui permet à l'agent de s'en servir sans jamais les voir passer.
Une boîte à part, un portier devant la porte, un coffre pour les clés. C'est mieux que de laisser le programme fouiller directement dans ton téléphone, personne ne dira le contraire.
Sauf qu'une architecture ne se juge pas sur un schéma. Et surtout, une garantie technique te protège contre l'agent, elle ne te protège de rien contre l'entreprise qui héberge l'agent. L'entreprise, elle, a un dossier. Et je pèse mes mots.
Ta vie dans une boîte. Le portier est là, le coffre aussi. Mais META observe tout par la vitre.
Le dossier européen de Meta ne s'invente pas
Trois dates. Elles sont publiques, et elles sont toutes du côté de l'addition.
Le 22 mai 2023, le régulateur irlandais, celui qui surveille Meta pour le compte de toute l'Europe, lui a collé 1,2 milliard d'euros d'amende pour avoir envoyé les données de ses utilisateurs européens aux États-Unis. C'est encore aujourd'hui la plus grosse amende jamais prononcée sous le règlement européen sur la protection des données. Pas un rappel à l'ordre : 1,2 milliard.
Le 23 avril 2025, la Commission européenne a remis 200 millions pour la façon dont Meta fait payer ou consentir. Tu connais cet écran : soit tu acceptes le pistage publicitaire, soit tu sors ta carte bancaire. Apple a pris 500 millions le même jour, pour autre chose : c'était la première fois que l'Europe sanctionnait une entreprise sous sa nouvelle loi sur les marchés numériques.
Et entre les deux, il y a eu le reste. Meta AI, l'assistant de la maison, a attendu environ un an avant d'avoir le droit d'arriver en Europe, le temps que la même autorité irlandaise vérifie ce qui allait être fait des données. La version qui a fini par arriver n'a même pas le droit de fabriquer des images. Le modèle de Meta qui sait regarder une photo, lui, n'est toujours pas sorti ici : la boîte explique que la réglementation européenne est imprévisible. Et en avril 2025, Meta a recommencé à entraîner ses modèles sur les publications publiques de ses utilisateurs européens.
L'écran à deux boutons. Le gros, c'est accepter. Le petit, c'est payer. On se demande lequel est le plus facile à viser
Rappelle-toi le mois de juillet
Ce n'est pas de l'histoire ancienne, et ce n'est pas une rumeur. Le 7 juillet, Meta a lancé Muse Image, son générateur d'images. Et pour que ça marche bien tout de suite, la boîte a inscrit d'office tous les comptes Instagram publics, sans envoyer le moindre message aux gens concernés. Tu taguais quelqu'un dans ta demande d'image, et le système allait piocher dans ses photos publiques.
Sa propre page d'aide le dit, dans sa langue de juriste : tu ne seras pas prévenu des contenus créés avec les fonctions d'intelligence artificielle de Meta.
Il a fallu trois jours de tollé, des utilisateurs et aussi des agences de stars à Hollywood, pour que Meta retire la fonction. Trois jours. Le temps qu'il faut pour comprendre qu'on s'est trompé de la façon la plus visible possible.
Alors oui, c'était un autre produit et sans doute une autre équipe. Mais c'est la même boîte, les mêmes serveurs, et exactement le même raisonnement : mettre le réglage par défaut là où ça nous arrange, et laisser l'utilisateur se débrouiller pour le retrouver. Une entreprise qui te demande maintenant l'accès à ta boîte mail et à ton compte bancaire a montré, il y a deux mois, ce qu'elle fait quand personne ne regarde.
Je ne dis pas que les autres sont propres, d'ailleurs. Il y a quelques jours, je racontais le recul d'Anthropic sur les conversations qu'elle gardait 30 jours : la boîte que j'utilise tous les jours, et elle aussi avait poussé le réglage trop loin. La différence, c'est qu'elle a reculé d'elle-même, sans amende et sans régulateur derrière son dos. C'est exactement ce qu'on demande à une entreprise : pas d'être parfaite, de se corriger.
Les notes internes ne racontent pas la même histoire
Des documents internes sortis dans la presse ne collent pas avec le discours de lancement. On y lit qu'un agent a affiché à l'écran les photos iCloud privées d'un utilisateur pendant qu'il les analysait, que des pages cessaient de se rafraîchir au bout de quinze minutes, et que des erreurs étaient ignorées en silence.
Meta indique aussi que ses incidents techniques et de sécurité internes ont augmenté de 40 % en un an, et que le temps passé à éteindre les incendies a grimpé de 70 %. La sortie de Muse, prévue pour avril 2026, a été repoussée à septembre, officiellement pour renforcer la sécurité. Le directeur technique de Meta a raconté lui-même s'être fait déconnecter de son compte à répétition.
Le temps passé à éteindre les incendies, en attendant META a pompé beacoup d'infos.
Concrètement, ça change quoi pour toi
Tout de suite, rien. Muse n'existe pas en Europe, il n'y a rien à désinstaller et rien à décocher ce matin.
La première chose à garder, c'est de ne plus lire un classement comme un chiffre de vente. Le jour où tu verras numéro 1 des téléchargements sur une application, tu sauras que ça veut dire qu'elle monte vite. Pas qu'elle est utilisée, et encore moins qu'elle est bonne. C'est vrai d'Apple, de Google, et de tous ceux qui citent leur place dans un communiqué.
La deuxième, et c'est celle qui décidera si tu l'installes un jour : ce que Muse ferait de plus que ce que tu as déjà chez toi. Chez moi, la maison tourne sur un petit Jeedom dans un coin, et mes photos vivent sur un Synology dans un placard. Je ne vais pas te raconter que c'est la même chose, mon Synology ne réserve pas de train et il ne renégocie pas mes abonnements. Il range mes photos, il reconnaît les visages, il retrouve les doublons, et rien de tout ça ne sort de la maison. C'est ça, la vraie question à te poser devant Muse : qu'est-ce que tu gagnes, et combien de ta vie tu donnes pour l'avoir.
Et l'échéance, honnêtement : je n'ai pas la moindre idée de la date à laquelle Muse serait autorisé en Europe. Ce que je sais, c'est que Meta ne peut pas le sortir ici dans l'état où il est aux États-Unis. Les données de santé, les paiements, la messagerie, tout ce que Muse avale au nom de ta commodité, c'est précisément la liste que l'Europe lui demandera d'expliquer avant de dire oui. Vu le temps qu'il a fallu pour Meta AI, et vu qu'on parle cette fois d'un programme qui touche à ton argent, je pense qu'on parle en années. Peut-être en jamais. Et franchement, ça ne me manquera pas.
Mon avis
Ce qui me dérange n'est pas l'agent. L'idée d'un programme qui range mes papiers à ma place, je la trouve bonne, et je pense que dans dix ans on trouvera bizarre d'avoir dû tout faire soi-même.
Ce qui me dérange, c'est le vendeur. Tu peux avoir la plus belle machine virtuelle du monde, avec le meilleur portier et le plus joli coffre, si la boîte qui la fabrique a 1,2 milliard d'amende à son nom et trois jours de recul sur son propre comportement du mois de juillet, ça ne me rassure pas. Une boîte se juge sur ses incidents, pas sur ses schémas.
Il y a un deuxième détail qui me fait sourire. Une entreprise qui passe son temps à expliquer que son intelligence artificielle va tout changer devrait avoir mieux à montrer que 83 000 installations et une deuxième place. C'est le genre de chiffre qu'on sort quand on n'a rien d'autre sous la main.
Donc, pour répondre à la question que personne ne pose : non, je ne l'installerai pas, et si tu me demandes mon avis, toi non plus. Donnez vos identifiants bancaires à Muse si le cœur vous en dit, vous êtes des grands. Moi je garde mon téléphone pour ce qu'il sait très bien faire tout seul, et ma boîte mail, je continue à l'ouvrir à la main.
Ce qui m'inquiète, ce n'est pas Muse. C'est que dans deux ans, refuser de brancher un agent sur son compte en banque passera pour un comportement bizarre.




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