Google veut ranger tes photos pendant que tu dors. Qui d'autre les regarde ?

Google veut ranger tes photos pendant que tu dors. Qui d'autre les regarde ?

Jeudi, Google a donné à son assistant les clés de ta photothèque. Pas pour la regarder : pour la modifier. Retoucher, fabriquer des albums, virer les doublons, partager. Et surtout faire tout ça à heure fixe, en boucle, sans que tu sois là.

J'ai commencé cet article emballé. Je l'ai fini beaucoup moins.

Parce qu'entre-temps je suis allé lire les pages d'aide de Google. Pas le communiqué de presse, les pages d'aide, celles que personne n'ouvre jamais et où tout est pourtant écrit noir sur blanc. Dix minutes de lecture et j'ai changé d'avis.

La douche froide tout de suite, parce que je déteste les articles qui la gardent pour la fin : c'est réservé aux États-Unis, en anglais, dans l'application mobile Gemini, et il faut un abonnement payant. Chez nous, rien pour l'instant. Et quand tu auras lu la suite, tu te diras qu'il y a peut-être une raison.

Une chambre la nuit, un téléphone posé sur la table de chevet d'où des photos s'envolent et se rangent toutes seules en piles et en albums

Le grand tri du samedi matin, sauf qu'il se fait le mardi à 3 h et que tu n'es pas invité.

Ce qu'il sait faire, et franchement il y a du bon

Commençons par le meilleur, parce qu'il existe et que ce serait malhonnête de le passer sous silence.

Il retouche une image si tu le lui demandes. Il fabrique un album à partir d'un critère flou du genre « mes meilleures photos de l'été », ce qui suppose qu'il ait un avis sur ce qui est une bonne photo, et on en reparlera. Il repère les doublons et fait le ménage. Il crée un album partagé et t'envoie le lien. Il lit le texte qui traîne dans une image.

Et l'exemple que Google met en avant, celui qui donne vraiment envie : tu photographies l'affiche d'un concert collée sur un mur, il en sort la date, l'heure, le lieu, et il te pose le rendez-vous dans ton agenda.

Une affiche de concert collée sur un mur de briques, une flèche, et une page de calendrier avec une date entourée

La photo de l'affiche que tu prends toujours et que tu ne retrouves jamais. Elle sert enfin à quelque chose.

Celle-là, je la veux. J'ai un dossier entier de photos d'affiches, de menus, de plaques de rue et de références de pièces détachées, et il ne m'a jamais servi à rien parce que retrouver la bonne prend plus de temps que de redemander.

Le truc neuf, c'est qu'il travaille quand tu n'es pas là

Tout ce qui précède existe déjà ailleurs, en morceaux. Ce qui change tient en un mot : la planification.

Tu peux lui dire « chaque dimanche soir, prends les meilleures photos de la semaine, mets-les dans un album et envoie le lien à ma sœur », et il le fera. Toutes les semaines. Sans te demander. Pendant que tu es au boulot ou en train de dormir.

On parle beaucoup d'agents depuis un an, mais jusqu'ici ça restait dans le bac à sable des développeurs et des curieux. Le jour où Claude Code a arrêté de demander la permission à chaque geste, ça concernait quelques milliers de bidouilleurs. Là on parle du dossier de photos de ta famille, sur le téléphone de tout le monde.

Parce qu'une photo, ce n'est pas un fichier. C'est la seule qui existe de ta grand-mère dans son jardin.

Ce que Google écrit lui-même dans ses pages d'aide

Voilà ce que j'ai trouvé en allant vérifier. Trois phrases, sur trois pages différentes du site d'assistance de Google. Elles sont en anglais, je les traduis, et j'ai mis les liens en bas de l'article pour que tu ailles voir toi-même.

La première : « L'activité des applications Gemini, ce qui inclut les données des applications que vous connectez, sert à améliorer les services Google pour tout le monde, y compris en entraînant des modèles d'IA générative, si votre réglage Keep Activity est activé. »

Traduction de la traduction : tes photos nourrissent la machine.

La deuxième, et c'est celle qui m'a fait relever la tête : « vos données Google Photos servent à déduire vos centres d'intérêt, vos relations avec les personnes présentes sur vos photos, et les endroits où vous êtes allé, notamment en associant votre visage aux données de lieu et d'horodatage correspondantes. »

Relis-la doucement, celle-là. Ce n'est pas « on range tes photos ». C'est « on déduit qui sont tes proches et où tu étais, en accrochant ton visage à un endroit et à une heure ». À ce stade ce n'est plus un assistant de rangement, c'est une fiche.

La troisième : « un échantillon des données des applications connectées traitées par Gemini est examiné par des relecteurs humains (y compris des prestataires formés) ».

Des gens. Pas un algorithme : des gens, chez Google ou chez un sous-traitant. Et ce qu'un de ces relecteurs a regardé une fois est conservé trois ans, sans que tu puisses l'effacer, puisque Google écrit aussi que les échanges relus par un humain « ne sont pas supprimés lorsque vous supprimez votre activité ».

Le meilleur pour la fin. Sur sa propre page vie privée, Google te prévient : « N'entrez pas d'informations confidentielles que vous ne souhaiteriez pas qu'un relecteur voie. » Ils l'écrivent ! Personne ne le lit.

Et le fameux réglage dont tout dépend, ce « Keep Activity », il est activé par défaut si tu as plus de 18 ans. Tu peux le couper, et tu devrais aller voir où il en est chez toi. Mais coupé, tu perds une partie de ce qui rend l'assistant intéressant. Le marché est là, il est clair, et il n'est écrit nulle part sur l'affiche.

La même photo, deux Google

Là où c'est retors, c'est que Google n'a pas menti. Il a deux politiques, et elles ne disent pas la même chose.

Dans Google Photos tout seul, la page d'aide est plutôt rassurante : « Nous n'entraînons aucun modèle d'IA générative en dehors de Google Photos avec vos données personnelles présentes dans Google Photos. » Et sur cette page-là, il est précisé que des humains ne verront pas tes photos.

Dans l'application Gemini connectée à Google Photos, c'est l'autre régime qui s'applique. Entraînement, relecteurs humains, trois ans.

Deux colonnes comparant ce que Google autorise dans Google Photos seul et dans l'application Gemini connectée à Photos

Deux pages d'aide de la même entreprise, sur la même photo. Devine laquelle s'applique à la nouveauté de jeudi.

Même photo, même compte, même entreprise. Ce qui change, c'est la porte par laquelle tu entres. Et Gemini Spark, c'est la deuxième porte.

Les trois précautions, et ce contre quoi elles ne protègent pas

Google a quand même pris trois décisions que je trouve bonnes, et je le dis d'autant plus volontiers que la suite est moins tendre.

Il ne touche jamais à l'original : avant toute retouche, il fabrique une copie et travaille dessus. Tout album qu'il crée est privé par défaut, le partage est une action et pas un état de départ. Et les gestes qui portent à conséquence, envoyer un album à quelqu'un par exemple, demandent une confirmation.

Une photo encadrée sous une cloche de verre fermée avec un cadenas, et à côté une copie de la même photo en cours de retouche au pinceau

L'original sous cloche, la copie sur l'établi. Très bien. Sauf que la cloche et l'établi sont dans la même pièce, et que ce n'est pas la tienne.

Ces trois règles sont un bon modèle pour n'importe quel agent qui touche à des choses irremplaçables : travailler sur une copie, fermer par défaut, demander avant ce qui ne se rattrape pas. Si tu construis ce genre d'outil, note-les quelque part.

Mais regarde bien contre quoi elles te protègent. Elles protègent tes photos de l'agent. Elles ne te protègent pas de Google.

L'original sous cloche évite qu'un robot te bousille la seule photo de ta grand-mère dans son jardin, et c'est très bien. Ça ne change rien au fait que l'original, la copie, et la déduction que le type qui apparaît sur 400 clichés dans la même cuisine est probablement ton frère, tout ça est du même côté du mur. Le leur.

Il y a un dernier truc qui m'ennuie, plus bête mais tenace : quand une machine trie ta photothèque toutes les semaines pendant six mois, qu'est-ce que tu as pour savoir ce qu'elle a fait ? Une liste de trois cents actions que personne ne lira. Le jour où elle aura décidé qu'une photo était un doublon alors que non, tu ne le sauras pas sur le moment, tu le découvriras deux ans plus tard en cherchant justement celle-là. Le réflexe est le même que celui dont je parlais à propos du carnet de notes que Claude tient sur toi : va voir au moins une fois ce que la machine a fait et ce qu'elle a gardé.

Mon NAS fait déjà les trois quarts, et il ne raconte ma vie à personne

Et puis à un moment je me suis dit : attends, tout ça, je l'ai déjà.

J'ai un Synology dans un placard. Il retrouve les doublons de mes fichiers. Il reconnaît les visages, il me classe les photos par personne, par date, par lieu, il regroupe les rafales de vingt clichés identiques en une seule pile. Ça tourne sur ma machine, chez moi, sur mon électricité. Rien ne sort. Personne ne lit. Et si un jour Google ferme le service ou triple le prix de l'abonnement, ça continuera de tourner exactement pareil.

Un placard entrouvert avec un boîtier de stockage domestique sur une étagère, entouré de photos de famille retenues à l'intérieur

Il ne parle pas, il ne suggère rien, il ne déduit pas qui est qui dans ma famille. Il range et il se tait.

Non, il ne retouche pas mes photos. Non, je ne peux pas lui demander « fais-moi un album de mes meilleures vacances » en langage humain, et l'histoire de l'affiche de concert qui se transforme en rendez-vous, il en est incapable. Gemini est plus malin que lui, c'est vrai, et je ne vais pas prétendre le contraire pour les besoins de ma démonstration.

Deux réserves aussi, sinon je vends du rêve : la reconnaissance des visages ne fonctionne que sur certains modèles de boîtiers, et un NAS mal configuré qu'on laisse traîner ouvert sur Internet est bien plus dangereux que Google, qui paie quand même une armée de gens pour surveiller ses serveurs. Si tu n'as pas de NAS et que le sujet te démange, il existe aussi des logiciels libres qui font ça sur ta propre machine, Immich et PhotoPrism sont les deux noms qui reviennent tout le temps.

Mais entre « il fait 70 % du boulot et ça reste dans mon placard » et « il fait 100 % du boulot et il en déduit qui je fréquente », le calcul est vite fait !

Alors, tu le laisses faire ?

Moi, non.

Et pas par principe, ni pour faire le vieux ronchon qui refuse le progrès. Je trouve la technique impressionnante, je crois même qu'elle va marcher très fort, et le coup de l'affiche de concert, je le répète, je le veux.

Seulement on ne parle pas d'un fichier de tableur. On parle des gens que j'aime, dans ma cuisine, un jour où il faisait beau. Et le prix affiché pour le rangement, ce n'est pas l'abonnement : c'est que tout ça serve à déduire mes relations et mes déplacements, qu'un échantillon passe sous les yeux d'un employé quelque part, et qu'une partie ne s'efface plus pendant trois ans.

D'ailleurs, tu as vu le plus fort ? Il faut payer un abonnement pour ça. Un abonnement ! Pour donner nos albums de famille à une IA qui a de plus en plus faim, et pour avoir le droit de mieux ranger des données qu'ils hébergent déjà.

Moi je préfère encore mon placard qui ronronne.


Sources

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