LibreOffice 26.8 est sorti sans la moindre IA dedans. Et c'est voulu.
Mercredi, LibreOffice a sorti sa mise à jour de rentrée, la 26.8. Six mois de travail, 206 personnes dessus dont 155 bénévoles, Windows, Mac et Linux le même jour. Et zéro fonction d'IA. Pas une. Pas un petit bouton avec des étoiles dans le coin de la barre d'outils, pas un « résume-moi ce document », rien.
Ce n'est pas un oubli. C'est écrit noir sur blanc dans l'annonce, en trois lignes qui ne laissent pas beaucoup de place au doute : « LibreOffice 26.8 ne contient aucune fonction d'IA générative. Les documents ne sont pas transmis à des services distants pour être traités, et aucun composant de la suite n'a besoin d'un accès réseau pour fonctionner. »
En 2026, ne rien ajouter est devenu une prise de position.
Alors autant vider mon sac tout de suite : je passe mes journées à travailler avec de l'IA, j'en paie plusieurs abonnements, et je n'écrirai pas une ligne pour expliquer que c'était mieux avant. Ce n'est pas le sujet. Le sujet, c'est ce qu'une équipe fait de six mois quand elle décide de ne pas les passer à coller une IA sur un traitement de texte. Et la réponse m'a franchement surpris.
Le truc que je ne pensais pas voir arriver dans un logiciel gratuit
Ça s'appelle le composeur de paragraphe, et pour comprendre pourquoi c'est un gros morceau, il faut que je te parle deux minutes de trous blancs.
Quand tu écris un texte « justifié », c'est-à-dire aligné bien droit à gauche ET à droite, comme dans un journal ou un livre, le logiciel doit remplir chaque ligne exactement jusqu'au bord. Il n'a qu'un moyen : écarter les mots. Jusqu'ici, tous les traitements de texte grand public faisaient ça ligne par ligne, chacune dans son coin, sans jamais regarder la voisine. Une ligne qui tombe bien reste serrée. La ligne juste en dessous, où un mot de quatorze lettres n'a pas voulu rentrer, s'étire comme un accordéon. Résultat : ces blancs qui s'alignent verticalement au milieu du paragraphe et qui te tirent l'œil sans que tu saches pourquoi. Les typographes appellent ça des rivières.
Le composeur de paragraphe regarde le paragraphe entier avant de décider. Il répartit l'étirement sur toutes les lignes au lieu de sacrifier une seule pauvre ligne, et tu peux même lui fixer une limite au-delà de laquelle il n'a plus le droit d'écarter les mots.
Même texte, même largeur, même police. À gauche, chaque ligne se débrouille seule. À droite, elles se parlent.
Cette idée n'est pas neuve du tout : elle a été formalisée au début des années 80 pour composer des livres de mathématiques, et elle vit depuis dans les logiciels de mise en page professionnels. Adobe InDesign, celui avec lequel on fabrique les magazines, a exactement la même fonction, sous exactement le même nom, depuis 1999. Elle débarque donc avec vingt-sept ans de retard dans un logiciel qu'on télécharge gratuitement, mais elle débarque, et ça n'arrive pas tous les six mois. Voilà, c'était ça, la surprise.
Et le reste des six mois ?
Le reste tourne autour de deux obsessions : les alphabets du monde, et le fait que ton fichier ressorte intact quand il a fait un aller-retour chez quelqu'un qui n'a pas le même logiciel que toi.
Côté écriture, la suite gère maintenant les polices dites variables. Une police normale, tu l'installes en plusieurs fichiers : le maigre, le normal, le gras, le très gras. Une police variable, c'est un seul fichier qui contient tout le continuum entre les deux extrêmes, et tu choisis exactement le niveau de gras que tu veux, y compris entre deux crans. Il y a aussi la détection automatique du sens de lecture pour les langues qui s'écrivent de droite à gauche, et un mode brouillon qui enlève tout de l'écran sauf ton texte.
Côté échange de fichiers, le morceau le plus utile est invisible : les graphiques compliqués faits sous Microsoft Office (les entonnoirs, les cascades, ces camemberts en anneaux qu'aiment bien les services commerciaux) survivent maintenant à l'aller-retour au lieu de revenir en bouillie. Si tu as déjà renvoyé un tableau à un client et reçu un message poli te demandant pourquoi son beau graphique était devenu un rectangle gris, tu sais exactement de quoi je parle.
Le tableur récupère les champs calculés dans les tableaux croisés dynamiques, ces tableaux de synthèse qui regroupent tes lignes automatiquement (« combien j'ai vendu par mois et par région »). Il gagne aussi une commande pour mélanger l'ordre des cellules au hasard, ce qui sert à un enseignant qui tire des groupes et à peu près à personne d'autre, mais bon, quelqu'un l'a demandé et quelqu'un l'a écrite.
Et il y a ma petite préférée, cachée dans la boîte de dialogue des liens : elle sait maintenant retirer les paramètres de suivi. Ce sont ces longues queues de caractères collées derrière une adresse web, du genre ?utm_source=...&fbclid=..., qui servent à savoir qui t'a envoyé le lien et sur quoi tu as cliqué. Tu colles un lien dans ton document, le logiciel te propose de couper la queue. Trois lignes de code peut-être, et ça vaut mieux qu'un chatbot.
Zéro IA, mais disons les choses honnêtement
Maintenant je ne vais pas te vendre ça comme une victoire morale, parce que c'est aussi un choix qui a un prix.
Ce que tu gagnes est réel et facile à énoncer : ton document reste sur ton disque dur. Il ne fait pas l'aller-retour vers une machine à l'autre bout du monde pour qu'on te propose une reformulation. Tu peux débrancher le câble réseau, ouvrir ton portable dans un train sans réseau ou dans une administration qui interdit le nuage, tout marche pareil. Et pour les métiers où le contenu du document est le secret (un contrat, un dossier médical, un devis, le brouillon d'un brevet), ce n'est pas une coquetterie, c'est la seule configuration qui passe le service juridique.
Ce que tu perds est réel aussi. Le résumé automatique d'un rapport de quarante pages, la reformulation d'un paragraphe qui ne veut rien dire, la traduction en un clic : ce sont des outils qui rendent service à des gens tous les jours, moi le premier. Les prétendre inutiles serait malhonnête. Et il faut savoir que la fondation ne t'interdit rien : une extension écrite par quelqu'un d'autre peut ajouter tout ça. Sauf qu'elle enverra ton texte ailleurs, et là c'est toi qui décides en connaissance de cause, au lieu que ce soit déjà coché à l'installation.
La case vide n'est pas un oubli. C'est une case, et c'est toi qui la remplis.
C'est peut-être ça la vraie information, en fait. Pas « pas d'IA », mais « pas d'IA par défaut ». Nuance énorme. D'ailleurs, si tu veux voir ce qu'un logiciel peut lire dans un texte que tu crois avoir lu toi-même, j'en parlais hier à propos des résumés de mails : la machine ne voit pas la même page que toi.
Bon, et toi, tu y gagnes quoi ?
Trois choses concrètes, et la première est bêtement une question d'argent.
Microsoft 365 Personnel est affiché à 99 euros par an sur la boutique belge de Microsoft. Si tu prends au mois plutôt qu'à l'année, c'est 10 euros par mois, donc 120 euros sur l'année : payer en douze fois te coûte 21 euros de plus, c'est écrit sur la même page. LibreOffice coûte zéro et il n'y a pas d'astérisque : pas de version bridée, pas de compte à créer, pas de trois mois offerts qui se transforment en prélèvement.
Le graphique le plus court que j'aie fait cette année.
Deuxième chose, tes vieux fichiers. Tu as forcément un dossier avec des documents de 2009 dedans, des factures, un mémoire, les recettes de ta grand-mère tapées par quelqu'un qui n'est plus là. LibreOffice les ouvre. C'est même une des rares raisons pour lesquelles ce logiciel existe : pouvoir rouvrir un fichier dans vingt ans sans dépendre de la bonne volonté d'une entreprise. Et depuis cette version, quand tu renvoies le fichier à quelqu'un sous Word, il revient en meilleur état qu'avant.
Troisième chose, et c'est celle que je trouve la plus jolie : ton CV et la lettre de motivation de ton fils vont être mieux composés. Pas « aussi bien ». Mieux. Ce truc de répartition des blancs, c'est exactement ce qui sépare un document qui a l'air fait à la maison d'un document qui a l'air imprimé. Personne ne saura dire pourquoi, personne ne remarquera rien, et c'est précisément le but.
La mise à jour est gratuite, elle s'installe par-dessus l'ancienne et elle prend cinq minutes. Un mot quand même si tu lis ça depuis un bureau : la fondation dit elle-même qu'une entreprise qui déploie la suite sur cent postes devrait plutôt passer par les versions payantes de son écosystème, celles qui viennent avec un contrat d'assistance et des correctifs de sécurité garantis trois à cinq ans. Chez toi, la version gratuite fait très bien le travail.
Ce que j'en pense
On vit une année où absolument tout se fait doubler d'un bouton IA. Mon téléphone, ma télé, mon éditeur de code, le formulaire de mon assurance. La plupart du temps ça sert, parfois ça sert même beaucoup. Mais ça devient tellement automatique qu'une équipe qui annonce « nous, on a passé six mois sur la façon dont les mots sont espacés » a l'air de sortir d'un autre siècle.
Sauf que le résultat est là, et que c'est le genre de travail que personne ne fait à ta place : améliorer un détail que tu ne vois pas, dans un logiciel que tu ne paies pas, pour un document que tu vas imprimer une seule fois. Chapeau bas et bonne rentrée aux 206 bénévoles !
Sources
- The Document Foundation : annonce officielle de LibreOffice 26.8, 26 août 2026, les trois axes de la version, le composeur de paragraphe, les 206 contributeurs dont 155 bénévoles, la phrase sur l'absence d'IA et la recommandation aux entreprises
- LibreOffice : page de téléchargement, Windows, macOS et Linux
- The Register : LibreOffice 26.8 is out, local first, and with no AI, 28 août 2026, la position sur l'IA, le traitement local et les alphabets
- gHacks : LibreOffice 26.8 launches with Writer Paragraph Composer and no AI features, 29 août 2026, le fonctionnement du composeur de paragraphe et la liste des nouveautés
- Phoronix : LibreOffice 26.8 released, 26 août 2026, les améliorations de compatibilité et de performances
- Microsoft Store Belgique : Microsoft 365 Personnel, tarifs relevés le 30 août 2026




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