Nvidia mettrait 12,9 milliards sur Hugging Face. C'est quoi Hugging Face, et pourquoi ça fait tiquer ?

Nvidia mettrait 12,9 milliards sur Hugging Face. C'est quoi Hugging Face, et pourquoi ça fait tiquer ?

Commençons par la précaution, parce qu'elle est importante et que la moitié des titres que tu vas croiser aujourd'hui l'oublient : personne n'a rien confirmé.

Ce qu'on sait, c'est que Business Insider a rapporté ce week-end que Hugging Face recevait des offres de rachat, et que The Information a écrit hier qu'un accord était conclu avec Nvidia pour 12,9 milliards de dollars. Depuis, tout le monde reprend le chiffre. Mais ni Nvidia ni Hugging Face n'ont dit un mot, rien n'est signé publiquement, et des discussions à ce niveau-là s'écroulent régulièrement à trois jours de la fin.

Donc lis ce qui suit comme ça : voilà ce qui se dit, et voilà surtout pourquoi ça compte, que ça se fasse ou non.

Une bibliotheque publique avec un panneau A vendre plante devant

Le panneau n'est pas planté par le propriétaire. Il est planté par la presse.

D'abord, c'est quoi ce truc au nom ridicule ?

Hugging Face, littéralement « visage qui fait un câlin », est né il y a dix ans, et c'est aujourd'hui l'endroit où l'intelligence artificielle ouverte range ses affaires.

Imagine une immense bibliothèque publique. N'importe qui peut y déposer un ouvrage, n'importe qui peut en emprunter un, gratuitement, sans carte de membre. Sauf qu'ici les ouvrages sont des modèles d'intelligence artificielle : des fichiers qu'on télécharge et qu'on fait tourner sur sa propre machine, sans passer par le service payant de personne.

Un batiment a trois portes : les modeles, les donnees, les outils

Trois portes, aucune caisse à la sortie. C'est ça qui rend l'endroit particulier.

Les chiffres donnent le vertige. Presque trois millions de modèles déposés, un million de jeux de données, et environ un million et demi de petites applications que les gens bricolent pour montrer ce que leur modèle sait faire. Rien qu'entre janvier et août de cette année, le nombre de modèles est passé de 2,4 à près de 3 millions.

Concrètement : quand un laboratoire publie un modèle en téléchargement libre, c'est là qu'il le met. Quand Meta a remis un modèle en libre accès à la mi-août, celui qui tient sur une carte graphique de joueur, c'est là qu'il a atterri. Il n'y a pas d'ailleurs. C'est le seul endroit, et c'est exactement le problème.

Pourquoi Nvidia irait mettre 12,9 milliards là-dedans ?

Là, il faut se rappeler ce que vend Nvidia : les cartes graphiques qui font tourner à peu près toute l'intelligence artificielle de la planète. Une position ultra dominante, des marges superbes, et une inquiétude qui grandit.

Parce que ses plus gros clients se mettent à fabriquer leurs propres puces. Hier encore, je racontais qu'OpenAI publiait les chiffres de la sienne en annonçant faire mieux que du Nvidia à électricité égale. Quand ton meilleur client se met à l'établi, tu commences à réfléchir.

Les puces, les logiciels et la place publique sous le meme drapeau

Trois maillons, un seul drapeau. C'est ça, la question, et elle tient en une image.

Or il se trouve que la quasi-totalité des gens qui téléchargent un modèle sur cette bibliothèque ont ensuite besoin d'une carte Nvidia pour le faire tourner. Posséder la bibliothèque, c'est se placer juste à l'endroit où la décision se prend, avant même que le client ait choisi son matériel.

Petit détail qui vaut son pesant de cacahuètes : l'an dernier, Nvidia a proposé d'investir 500 millions dans Hugging Face sur une valorisation de 7 milliards. Refusé. Douze mois plus tard, on parle de racheter la maison entière pour presque le double. Il y a des refus qui rapportent.

Ce que ça apporterait, parce qu'il y a du bon

Je commence par là, parce que l'histoire est plus intéressante que le réflexe.

Faire tourner cette bibliothèque coûte une fortune. Stocker et servir gratuitement des millions de fichiers énormes, à des gens qui ne paient rien, ça se compte en dizaines de millions par an. Hugging Face gagne environ 150 millions de dollars par an et approche tout juste de l'équilibre, dix ans après sa naissance. Ce n'est pas une machine à cash, c'est un service public financé par des investisseurs patients.

Adossé à quelqu'un qui pèse des milliers de milliards en Bourse, l'endroit ne ferme pas. Il ne se met pas non plus à faire payer le téléchargement du jour au lendemain, parce que ce serait absurde pour l'acheteur : ce qui l'intéresse, c'est justement que tout le monde continue de venir.

Et puis Nvidia a déjà racheté des sociétés d'outils sans les saborder. Ce n'est pas un fossoyeur, c'est un industriel qui verrouille sa chaîne.

Ce qui fait tiquer, du coup

Un mot : la neutralité.

Une place publique, ça marche parce que tout le monde la croit impartiale. Le jour où elle appartient à un fabricant de matériel, une question s'installe et ne repart plus. Est-ce qu'un modèle qui tourne bien sur du Nvidia sera mis en avant ? Est-ce que les outils maison seront proposés en premier ? Est-ce qu'un format concurrent restera aussi facile à publier ?

Personne n'accuse personne, et il n'y a rien à reprocher aujourd'hui. Mais la question ne se posait pas avant, et elle se posera tous les jours après.

Il y a un deuxième truc, moins commenté et qui me gêne davantage. Cette bibliothèque n'a pas de concurrent sérieux. Si demain une décision te déplaît, tu vas où ? Nulle part. On a laissé la totalité de l'intelligence artificielle ouverte tenir sur une seule adresse, et on découvre le lundi matin que cette adresse est à vendre.

On a déjà vu ce film

En 2018, Microsoft rachète GitHub pour 7,5 milliards de dollars. GitHub, c'est l'endroit où le monde entier range son code, et Microsoft, à l'époque, traînait une réputation d'ennemi du logiciel libre longue comme le bras.

Un journal de 2018 qui annonce la fin du libre, et la bibliotheque toujours debout en 2026

À gauche, les gros titres de 2018. À droite, le même endroit aujourd'hui, toujours debout.

Ça a hurlé partout. Des développeurs ont déménagé leurs projets ailleurs par principe. Huit ans plus tard, GitHub est toujours là, plus gros qu'avant, et la plupart de ceux qui étaient partis sont revenus sans rien dire.

Ça ne prouve rien pour cette fois. Mais quand tout le monde crie à la catastrophe, ça vaut le coup de se rappeler la dernière fois où tout le monde criait à la catastrophe.

Concrètement, ça change quoi pour toi ?

Si tu n'as jamais téléchargé un modèle de ta vie, rien. Absolument rien, ni cette semaine ni le mois prochain.

Mais il y a un effet indirect qui te concerne, et il tient en une phrase : les outils gratuits qui marchent sans internet sortent souvent de là. La transcription qui te fait des sous-titres, la traduction hors ligne de ton téléphone, la retouche qui détoure une personne sur une photo, le petit logiciel qui range tes fichiers tout seul. Beaucoup de ces choses reposent sur des modèles librement téléchargés à cette adresse par le développeur qui a écrit l'outil. Une bibliothèque ouverte, c'est un tas de logiciels gratuits qui existent parce que la matière première ne coûtait rien.

Et à plus longue échéance, il y a la question du prix. Quand une même entreprise tient les puces, les logiciels qui vont avec et le magasin où tout le monde se sert, elle fixe les conditions à trois endroits au lieu d'un. Ça ne se voit jamais sur une facture, ça se voit dix ans plus tard sur toutes les factures.

Ce que j'en pense

Perso, je ne suis pas certain que ce soit une mauvaise nouvelle, et je me méfie de mon propre réflexe, qui était de crier au loup avant même d'avoir lu les chiffres.

Ce qui me reste, c'est autre chose. On a construit, en dix ans, une infrastructure mondiale absolument critique, ouverte, gratuite, utilisée par tous les laboratoires et tous les bricoleurs de la planète, et elle appartient à une société qui fait 150 millions de chiffre d'affaires. C'est-à-dire trois fois rien. C'était fragile depuis le début, sauf que tant que personne n'y touchait, personne n'y pensait.

Alors que ça se fasse ou pas, la question restera posée : qui doit posséder l'endroit où tout le monde range ses outils ?

En attendant, je te conseille un truc très bête. Le modèle libre qui te sert tous les jours, celui sur lequel tourne ton petit script maison, télécharge-le et garde-le sur un disque chez toi. Ça prend cinq minutes et ça ne dépend de personne. Une bibliothèque, ça peut fermer pour travaux !


Sources

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