Le coffre-fort était ouvert depuis cinq ans, personne ne l'avait remarqué
Un peu plus de 1 000 bitcoins, soit environ 70 millions de dollars, ont quitté des portefeuilles matériels qui n'avaient jamais été connectés à internet. Le voleur n'a touché aucun appareil. Il n'est entré chez personne. Il n'a envoyé aucun message piégé. Il a simplement deviné les clés. Elles étaient devinables depuis mars 2021.
C'est le scénario que la communauté bitcoin présentait comme impossible depuis dix ans. Le portefeuille dit « froid », cet appareil qui conserve tes clés hors ligne dans un tiroir, devait être le dernier rempart. Il vient de tomber sans que personne le touche.
Ce qui s'est passé, dans l'ordre
Dans la nuit du 30 au 31 juillet 2026, quelqu'un a vidé environ 500 portefeuilles bitcoin en moins d'une heure. Au total, 594,5 bitcoins, soit à peu près 38 millions de dollars, ont été déplacés en rafale sur quelques blocs de la chaîne. Beaucoup de ces portefeuilles dormaient depuis des années, sans le moindre mouvement.
Les analystes ont ensuite fouillé l'historique. Clay Garrett, ingénieur en sécurité chez Block, a retrouvé 695 transactions plus anciennes avec exactement la même signature. Elles représentaient 488 bitcoins supplémentaires. Selon toute vraisemblance, le même auteur avait déjà frappé sans que personne le remarque.
Le vol le plus discret est celui du haut. Personne ne l'avait repéré. C'est probablement le plus inquiétant des deux.
Au 1er août, le total recensé atteint 1 082,65 bitcoins. Les chercheurs préviennent que ce chiffre reste provisoire. La plus grosse partie du butin, 562 bitcoins, a été regroupée sur une seule adresse. Elle n'a plus bougé depuis. Tout le monde peut la voir, en permanence, mais personne ne peut y toucher. C'est l'une des ironies de cette histoire.
Le bug tient à un mot mal choisi
Voilà comment une ligne de code peut faire perdre 70 millions de dollars.
Un portefeuille matériel fabrique tes 24 mots secrets à partir de hasard pur. Pour y parvenir, il utilise une puce dédiée qui produit de l'aléatoire à partir de phénomènes physiques. C'est ce qu'on appelle un générateur matériel. Ce composant est essentiel. C'est aussi celui que le logiciel n'a jamais appelé.
En mars 2021, Coinkite, le fabricant de la Coldcard, migre son code vers la bibliothèque cryptographique de Bitcoin Core. Pendant cette opération, la fonction chargée de produire le hasard change de nom. Les développeurs avaient prévu de désactiver le générateur logiciel de secours en réglant sa valeur sur zéro.
Mais le test écrit dans le code ne demandait pas « est-ce que ce réglage vaut zéro ». Il demandait « est-ce que ce réglage existe ». Le réglage existait bien, même avec la valeur zéro. Le test est donc passé. Le compilateur a tranquillement branché le générateur de secours à la place du vrai, sans produire la moindre alerte.
C'est la différence entre demander à quelqu'un s'il a un permis de conduire et lui demander de le montrer. Le code de la puce était bien présent dans l'appareil. Il n'a simplement jamais été exécuté.
Le résultat, en clair
À gauche, la serrure qu'on t'avait vendue. À droite, celle qui protégeait réellement tes économies.
Une phrase secrète de 24 mots doit fournir 128 bits de hasard. Cela représente un nombre de combinaisons à 39 chiffres. Même avec tous les ordinateurs de la planète pendant l'âge de l'univers, personne ne peut toutes les essayer.
Sur les Coldcard Mk3 touchées, il ne restait qu'environ 40 bits. Sur les modèles plus récents, il en restait environ 72. Quarante bits représentent mille milliards de possibilités. Le nombre paraît énorme. Pour une machine ordinaire, cela ne représente pourtant que quelques heures de travail et le prix d'une pizza en électricité. Le générateur de secours ne produisait pas vraiment du hasard. Il partait de l'état interne de la puce et de son horloge, deux valeurs que l'attaquant pouvait recalculer.
Le coffre n'a pas été forcé. La serrure n'avait que trois chiffres, et l'attaquant les a comptés.
Ce que le fil viral raconte de travers
Le message qui circule partout depuis hier soir contient de vraies informations, mais aussi au moins trois erreurs. Il passe dans les messageries de personnes qui ont de l'argent en jeu. Autant corriger les dégâts avant que le résumé ne devienne plus dangereux que le bug.
- « Les Mk4, Mk5 et Q sont tranquilles. » C'est faux, et c'est l'erreur la plus grave. Ces modèles sont également touchés. Ils résistent mieux parce qu'ils mélangeaient du hasard provenant de leur puce sécurisée. Selon Coinkite, cela remonte le niveau à environ 72 bits. Mais l'attaque reste possible. En tenant compte des valeurs que l'attaquant pouvait deviner, Galaxy Research estime qu'il restait autour de quatre milliards de combinaisons à essayer. Coinkite a publié un firmware corrigé pour tous les modèles, pas seulement pour la Mk3.
- « Tes mots venaient du rythme de tes appuis sur les boutons. » L'explication est jolie, mais ce n'est pas celle de l'analyse officielle. Le générateur utilisait l'état de l'appareil et le temps, notamment les registres d'horloge et le numéro de série de la puce. Aucune de ces valeurs n'est secrète. C'est largement suffisant pour provoquer le désastre.
- « Avec une phrase de passe tu es tranquille. » C'est à moitié vrai. Coinkite explique qu'une phrase de passe forte et unique ajoute une protection indépendante. C'est exact, mais le fabricant recommande tout de même de migrer. Une phrase de passe faible ne protège plus de rien puisque la graine est désormais publique.
Un point est parfaitement exact : les jets de dés te protègent. Coinkite confirme que 50 à 98 lancers privés apportaient à eux seuls au moins 128 bits, et que 99 lancers ou plus en apportaient environ 256. Si tu as passé une soirée à lancer un dé pour créer ta graine, tu peux respirer. Les autres marques, Ledger et Trezor, ne sont pas concernées. Leurs appareils et leur code sont différents.
Es-tu concerné, et que faire ?
La règle est simple et brutale. Ce qui compte, ce n'est pas le modèle que tu possèdes aujourd'hui. C'est la version du logiciel utilisée le jour où tu as créé ta graine.
- Mk3 : versions 4.0.1 à 4.1.9 touchées. Corrigé en 4.2.0.
- Mk4 et Mk5 : touchés avant la version 5.6.0, ou 6.6.0X sur la branche Edge.
- Q : touché avant la version 1.5.0Q, ou 6.6.0QX sur la branche Edge.
Voici l'information la plus dure, celle qu'il faut comprendre avant de toucher à quoi que ce soit : mettre à jour le firmware ne répare pas une graine déjà créée. Le firmware est le logiciel interne de l'appareil. Sa mise à jour corrige la création des futures clés. Les tiennes ont été fabriquées une seule fois, il y a parfois des années, avec le mauvais dé. Elles resteront devinables pour toujours.
La procédure publiée par Coinkite comporte six étapes. Il faut mettre à jour l'appareil, créer une nouvelle graine, noter la sauvegarde et la vérifier, contrôler une adresse de réception sur l'écran de l'appareil, envoyer une petite transaction de test, puis déplacer le reste. Il faut conserver l'ancienne sauvegarde jusqu'à ce que tout ait été transféré.
Dernier point, urgent lui aussi : de faux comptes de support pullulent dans les messageries privées. Aucun fabricant sérieux ne te demandera jamais tes 24 mots. Aucun ne t'enverra non plus un lien pour « sécuriser » ton portefeuille. Ceux qui n'ont pas perdu leurs bitcoins hier soir risquent de les perdre cette semaine, par une arnaque beaucoup plus banale.
L'open source n'a pas tenu sa promesse, et il faut le dire
Le code de la Coldcard est public. Il l'a toujours été. Le slogan du milieu, « ne fais pas confiance, vérifie », est répété comme une prière depuis dix ans. Le bug est resté visible pendant cinq ans. Il a fallu qu'un voleur l'exploite pour que quelqu'un le remarque.
C'est le véritable enseignement de cette affaire. Un code ouvert n'est pas forcément un code relu. « Des milliers d'yeux » est une figure de style, pas un audit. Et personne, soyons honnêtes, ne se lève le dimanche matin avec une envie pressante de relire les options de compilation d'un firmware.
Dernier détail savoureux, du moins pour ceux qui n'ont rien perdu : Coinkite pense que quelqu'un a utilisé une intelligence artificielle pour éplucher ses anciennes versions de firmware. La société précise avoir elle-même fait passer « un des meilleurs modèles disponibles » sur son code quelques semaines plus tôt, sans rien trouver. Le milieu de la sécurité a accueilli cette explication avec un sourcil relevé. L'idée reste glaçante : des machines peuvent relire patiemment vingt ans de code libre pour trouver la ligne que personne n'a regardée.
Alors, garder ses bitcoins dans une banque, c'est plus sûr ?
C'est la question que tout le monde se pose depuis hier. Elle mérite mieux qu'une réponse de supporter.
Il n'y a pas de réponse parfaite. Il existe deux façons différentes de tout perdre. Le choix consiste à décider laquelle te fait le moins peur.
Quand tu achètes du bitcoin dans l'application d'une banque ou d'un courtier, tu ne détiens pas tes clés. L'entreprise les conserve pour toi. Tu possèdes une ligne dans son registre et une promesse. Dans le jargon, on appelle cela le risque de contrepartie. Si l'entreprise coule, disparaît ou se fait vider, tu deviens un créancier qui attend son tour. Ceux qui avaient laissé leurs pièces chez FTX ou Celsius n'ont pas perdu leurs clés. Ils ont perdu leur interlocuteur.
En Europe, la situation a changé. Ce n'est plus le Far West. Depuis le 1er juillet 2026, la fin de la période de transition du règlement européen sur les crypto-actifs impose aux prestataires une licence. Elle leur impose surtout de séparer strictement les avoirs des clients de ceux de l'entreprise. C'est précisément ce qui manquait lors des faillites de 2022. Cela ne rend pas une faillite impossible. Cela rend le pillage du coffre par le patron beaucoup plus difficile.
Mais il reste un piège que beaucoup de personnes ignorent : ces crypto-actifs ne sont pas des dépôts bancaires. La garantie européenne de 100 000 euros, qui protège l'argent de ton compte courant, ne s'applique pas à eux. Voir une ligne « bitcoin » dans la même application que ton salaire donne une impression de protection. Cette protection n'existe pas.
Ce que ça donne pour une famille normale
Voilà comment je présenterais le choix à quelqu'un qui n'a pas envie d'y consacrer ses soirées.
Si tu places 500 ou 2 000 euros pour essayer, l'application de ta banque ou celle d'un courtier régulé est très probablement le bon choix. Pas parce qu'elle est plus sûre dans l'absolu. Mais l'écrasante majorité des pertes chez les particuliers vient de sauvegardes perdues, de mots notés sur un papier égaré, de déménagements ou de décès sans transmission. Les bugs cryptographiques exotiques arrivent loin derrière. Un mot de passe oublié peut se récupérer. Une graine perdue ne se récupère jamais.
Si tu détiens une somme qui changerait ta vie, la bonne réponse n'est ni l'un ni l'autre. Il ne faut pas tout placer au même endroit. Cette semaine, ceux qui avaient réparti leurs avoirs entre deux marques de portefeuilles et un compte régulé ont perdu un tiers de quelque chose. Ceux qui avaient tout placé dans le même appareil ont tout perdu. C'est le conseil le plus ennuyeux du monde. C'est aussi le seul qui a fonctionné lors de chaque catastrophe depuis quinze ans.
Si tu tiens à conserver toi-même tes clés, ce qui reste un choix parfaitement défendable, la leçon est concrète : ajoute ton propre hasard. Dans cette affaire, les dés étaient la seule protection efficace. Cinquante lancers, une soirée, et tu ne dépends plus du générateur de quelqu'un d'autre.
Ce que j'en pense
Ce qui me reste, ce ne sont pas les 70 millions. C'est le message d'un homme sur un forum. En quelques lignes, il explique que huit ans d'épargne viennent de disparaître. Il a 39 ans, espérait se constituer un coussin avant 50 et ne sait plus s'il croit encore à tout ça. Il ajoute qu'il avait choisi cet appareil précisément parce que son code était ouvert et vérifiable par n'importe qui. Il avait fait ses devoirs. C'est ce détail qui rend cette histoire si dure.
La promesse du bitcoin était de ne dépendre de personne. Cette semaine, on a découvert que tout le monde dépendait d'une option de compilation écrite un jour de mars 2021. Quelqu'un avait écrit « existe » au lieu de « vaut ». Il n'y a pas de service client pour réparer ça, pas de fonds de garantie, pas de recours. La transaction est valide, définitive et visible par tout le monde, pour toujours.
Ce n'est pas la fin du portefeuille matériel. Ceux qui l'annoncent vendent généralement autre chose. C'est la fin d'une naïveté : croire qu'un objet est sûr parce que son code est public et que quelqu'un d'autre, forcément, a dû le vérifier.



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