Tu te souviens des actions en papier que les grands-parents gardaient dans un coffre à la banque, avec leurs petits coupons à découper pour toucher les dividendes ? En Belgique, elles n'existent plus depuis le 1er janvier 2014. Et voilà que jeudi, deux boîtes de la crypto ont annoncé qu'on pouvait de nouveau ranger des actions dans un tiroir. Sauf que cette fois, le tiroir est une petite clé électronique.
Le 24 septembre, Ledger, le fabricant français de ces petits boîtiers qui gardent les cryptos hors d'Internet, et Payward, la maison mère de la plateforme d'échange Kraken, ont signé un partenariat. Le principe : des « actions tokenisées », c'est-à-dire des versions numériques d'actions Apple, Nvidia ou Tesla, qu'on peut garder dans son boîtier Ledger au lieu de les laisser sur un compte en ligne. Ledger revendique environ 8 millions de clients (c'est son chiffre à lui). Sur le papier, c'est le retour du coffre à la maison. Regardons ça d'un peu plus près.
Soixante-dix ans d'écart, et toujours la même envie de tout garder à la maison
Les titres au porteur, version 2026
Petit retour en arrière, parce que l'histoire belge est savoureuse. Pendant des décennies, une action « au porteur » appartenait tout simplement à celui qui avait le papier en main. Pas de nom dessus, pas de registre. Tu le perdais, c'était perdu. On te le volait, il était au voleur. La loi du 14 décembre 2005 a supprimé tout ça, justement parce que cet anonymat servait un peu trop bien la fraude. Le 1er janvier 2014, les derniers papiers ont été convertis d'office en inscriptions sur un compte, et ceux dont personne ne s'est occupé ont fini par être vendus, l'argent consigné à la Caisse des Dépôts et Consignations. Il y a sûrement encore quelques vieux titres qui dorment dans des greniers, et leur héritier peut toujours réclamer l'argent à la Caisse, moyennant une amende qui grimpe avec les années.
Aujourd'hui, une action « normale », c'est une ligne dans l'ordinateur de ta banque ou de ton courtier. Tu ne la touches jamais. Ce que Ledger et Kraken proposent, c'est de remettre l'objet dans ta poche. Mais attention, l'objet n'est plus exactement une action.
Ce que tu as vraiment dans la clé
La plateforme de Kraken s'appelle xStocks. Quand tu y achètes un « jeton Apple », tu n'achètes pas une action Apple. Tu achètes un jeton, c'est-à-dire une ligne inscrite dans un grand registre public partagé par des milliers d'ordinateurs (ici, la blockchain Solana), qui dit « ce truc appartient à tel code secret ». Ce jeton est émis par une société installée à Jersey, Backed Assets. Pour chaque jeton, elle garde en principe une vraie action Apple chez un dépositaire, une banque spécialisée dans la garde de titres. Ton jeton suit donc le prix de l'action, un pour un.
Trois étages entre toi et l'action, et tu n'es propriétaire que du premier
Et c'est là que ça devient intéressant, parce que Kraken l'écrit noir sur blanc dans ses avertissements : les détenteurs de xStocks « ne sont pas propriétaires » des actions sous-jacentes, ils n'ont « aucun droit de vote » et aucun recours juridique direct sur ces actions. Tu ne vas donc pas à l'assemblée générale d'Apple lever la main. Les dividendes, eux, ne tombent pas en cash : ils sont réinvestis automatiquement, et ton nombre de jetons augmente un peu, après retenue des impôts à la source.
Tu as donc une sorte de ticket de vestiaire très bien fait. Le manteau existe, il est au vestiaire, le ticket vaut le manteau. Mais ce n'est pas toi qui as la clé du vestiaire.
Côté pratique, les jetons s'échangent presque tout le temps, cinq jours sur sept et 24 heures sur 24 pour la plupart, et même le week-end pour certains, là où la Bourse de New York ferme le soir. Payward annonce plus de 42 milliards de dollars échangés au total depuis le lancement de xStocks, chiffre de l'entreprise, là encore. Et ce n'est pas accessible partout : pas aux États-Unis, pas au Canada, pas au Royaume-Uni ni en Australie. En Europe, depuis le 18 août, Kraken propose à ses clients de l'Espace économique européen plus de 700 xStocks à côté de plus de 7 000 actions américaines classiques, dans le même compte, par une filiale chypriote qui dispose de l'agrément européen des sociétés d'investissement. Kraken précise que des restrictions par pays s'appliquent, sans les détailler : pour la Belgique, c'est dans l'appli qu'on le verra.
Ce qui marche dès maintenant
Un boîtier comme le Ledger, c'est un portefeuille matériel : il garde enfermé le code secret qui prouve que tes jetons sont à toi, et qui signe chaque envoi. Ce code ne sort jamais du boîtier. Même si ton ordinateur est bourré de virus, rien ne part sans que tu appuies physiquement sur le bouton. Le haut de gamme de la marque, le Stax, a d'ailleurs été dessiné sous la direction de Tony Fadell, l'un des pères de l'iPod.
Depuis jeudi, un client Kraken qui a un Ledger peut déposer et retirer ses jetons et valider les opérations directement depuis son boîtier. Avant de confirmer, l'écran affiche en clair ce que tu t'apprêtes à signer (Ledger appelle ça le « Clear Signing ») : combien, quoi, vers où. Plus de message incompréhensible du genre « signer 0x4f3a… ? » qu'on valide en fermant les yeux.
Le pirate peut avoir ton mot de passe, il n'a pas ton pouce
Ce qui viendra plus tard, sans date annoncée : acheter, vendre et envoyer ces jetons directement dans l'appli Ledger Wallet, sur « des centaines » d'actions américaines et internationales. Et Ledger dit discuter avec Coinbase, Binance et Robinhood pour faire pareil chez eux.
La clé te protège, mais contre qui ?
C'est la question à se poser, et il y a deux réponses.
Contre le pirate qui vole le mot de passe de ton compte Kraken, oui, franchement, c'est du solide. Sans le boîtier et sans ton pouce, il ne peut rien envoyer nulle part. Pour quelqu'un qui a vu passer les histoires de comptes vidés en une nuit, c'est un vrai plus.
Contre l'émetteur ou le dépositaire, non. Ton boîtier garde un jeton, pas l'action. Si la banque qui garde les vraies actions fait faillite, Kraken le dit lui-même : l'accès aux actions peut être retardé, voire impossible, avec une perte « partielle ou totale » à la clé. Ton Ledger ne pourra rien y faire. Il gardera précieusement un ticket de vestiaire pour un vestiaire qui a brûlé.
Et puis il y a la question que le site spécialisé CoinDesk a posée tout de suite : les courtiers en ligne font passer chaque jour des milliers de milliards de dollars d’ordres de bourse avec assez peu de vols, alors est-ce que Monsieur Tout-le-monde a vraiment besoin de sortir ses actions dans un boîtier ? Pour moi, c'est surtout un pont entre deux mondes : les gens qui ont déjà un Ledger pour leurs bitcoins peuvent maintenant y mettre autre chose, avec la même habitude et le même bouton. C'est malin, et je pense que ce n'est que le début. Mais ce n'est pas le coffre de bon-papa. Le coffre de bon-papa, lui, contenait vraiment les actions.
La banque, elle, avait un guichet. Ta phrase de 24 mots, elle a juste un tiroir
Car le vieux défaut des titres au porteur revient aussi avec lui : ce que tu gardes toi-même, tu peux le perdre toi-même. Un Ledger se restaure grâce à une phrase de 24 mots, notée sur papier le jour de l'installation. Perds le boîtier et la phrase, et il n'y a pas de conseiller à appeler. Alors bon courage à celui qui retournera toute la maison un dimanche soir en cherchant le petit carton rangé « dans un endroit sûr », il y a trois ans !
Sources
- Fortune, 24 septembre 2026 : l'annonce de Ledger et Payward
- crypto.news, 24 septembre 2026 : ce qui est disponible et ce qui est prévu
- Kraken, avertissement sur les risques des xStocks
- Kraken, 18 août 2026 : actions américaines pour les clients de l'Espace économique européen
- Moniteur belge : loi du 14 décembre 2005 portant suppression des titres au porteur




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