Oracle supprime un poste sur huit pour payer ses datacenters d'IA

Lundi 14 septembre, un peu avant 6 h du matin, une partie du personnel d'Oracle a découvert qu'elle ne pouvait plus se connecter. Sessions fermées, Slack coupé. Le mail est arrivé juste après, et il tenait en deux phrases : votre poste est supprimé « dans le cadre d'un changement d'organisation plus large », et « aujourd'hui est votre dernier jour de travail ». Pas de réunion, pas de pot de départ, un porte-parole qui n'a pas rappelé les journalistes. Trois employés ont raconté la scène à Business Insider, et le mail fait le tour du web depuis.

Un téléphone qui s'allume sur une table de nuit avant l'aube

Le réveil à 5 h 40, tu connais. Le mail à 6 h, un peu moins

Ce n'est pas vraiment une surprise. Sur l'exercice fiscal qui s'est terminé le 31 mai, Oracle est passé d'environ 162 000 salariés à 141 000. Vingt et un mille personnes en douze mois, 13 % de la maison. Un document interne qui a circulé le mois dernier parlait de réductions atteignant les deux chiffres en pourcentage dans certaines équipes. Lundi, la vague suivante a commencé, et personne ne sait encore combien de gens elle emporte. Oracle n'a rien dit. Environ deux tiers des salariés qui restent travaillent hors des États-Unis, et en Roumanie, 500 postes sont déjà tombés en juin sur un site qui en compte 4 000.

Et là, il faut faire attention, parce que l'explication évidente est fausse. Oracle ne licencie pas parce qu'une intelligence artificielle fait le travail de ses salariés. Oracle ne vend pas ça. Oracle loue des ordinateurs. C'est une vieille maison de logiciels, connue pour sa base de données, qui a fait de la location de puissance de calcul son nouveau métier et son nouveau moteur.

Alors où passe l'argent ? Dans du béton, des câbles et des cartes graphiques. Un datacenter, si vous n'en avez jamais vu de près, c'est un hangar gris sans fenêtres, avec des groupes de froid sur le toit et de l'air qui tremble au-dessus. Dedans, il n'y a rien à visiter : des rangées de baies noires, des kilomètres de câbles, et des machines qui chauffent jour et nuit. Ça ne fabrique rien, ça ne vend rien, ça calcule. Et ça coûte une fortune avant même de rapporter le premier centime.

Allée centrale d'une salle de serveurs, sans personne

Un gigawatt de calcul, ça se coule dans le béton bien avant de se facturer

L'exemple le plus parlant est au Michigan. À Saline Township, Oracle construit un campus prévu pour dépasser un gigawatt. Un gigawatt, c'est la puissance d'un réacteur nucléaire, de quoi faire tourner une ville moyenne. Le financement a été bouclé en avril pour 16,3 milliards de dollars, présenté comme le plus gros montage de dette jamais assemblé pour un seul site technologique. Sur la facture, 14 milliards d'obligations, dont 10 milliards raflés par PIMCO, l'un des plus gros gestionnaires obligataires de la planète. Taux : 7,5 %, sur dix-neuf ans et demi.

Ligne à haute tension au-dessus d'un mur aveugle de datacenter

Ce qui sort du hangar ne se voit pas sur les photos : ça sort par la ligne à haute tension

Et ce n'est qu'un site. Oracle traîne déjà 72 milliards de dollars de dette logée chez ses partenaires de centres de données, entre le Michigan, le Texas, le Wisconsin et le Nouveau-Mexique. Sur l'exercice écoulé, la boîte a dépensé 55,7 milliards en infrastructures, et elle prévoit 90 à 95 milliards pour celui qui commence, dont 70 de sa poche, le reste étant remboursé par les clients. Rien que sur le premier trimestre, la facture est passée de 8,5 à 28,5 milliards de dollars.

Dépenses d'infrastructure d'Oracle sur un trimestre, de 8,5 à 28,5 milliards de dollars

Un seul trimestre, de 8,5 à 28,5 milliards. L'année entière est prévue entre 90 et 95

Pour payer, il faut emprunter. Oracle compte lever près de 40 milliards de dollars en dette et en capital sur l'année, et les agences de notation la classent BBB chez S&P, Baa2 chez Moody's, deux crans au-dessus de la catégorie spéculative, avec une perspective négative. Traduction : on continue de prêter, mais on regarde de près.

Il y a pourtant un chiffre qui ferait rêver n'importe quel patron : 638 milliards de dollars de commandes signées et pas encore livrées, ce qu'on appelle le carnet. Bien plus que ce que les analystes attendaient. Sauf qu'un carnet n'est pas un compte en banque. Le directeur financier l'a dit lui-même : 12 % seulement tomberont dans les douze mois, le reste est étalé sur des années. Et une part importante tient à un seul client, OpenAI, qui n'a jamais dégagé un bénéfice.

Il y a une semaine, je regardais justement les chiffres américains des licenciements, et l'IA n'était déjà plus la première cause. Elle est en train de devenir la première facture. C'est toute la différence, et elle est plus importante qu'elle en a l'air : chez Oracle, personne n'a été remplacé par un programme. On a simplement décidé que l'argent irait dans les machines plutôt que dans les salaires. Les analystes de TD Cowen chiffrent l'économie de masse salariale entre 8 et 10 milliards de dollars par an. Une coupe n'est pas un progrès technique. C'est un arbitrage, et quelqu'un le signe.

Bon, soyons justes deux minutes. Ces datacenters ne sont pas des promesses en l'air. Ils sortent de terre, ils brûlent du béton et de l'acier, ils font vivre des chantiers. Sur le trimestre, Oracle a battu de peu les attentes sur le chiffre d'affaires et plus nettement sur le bénéfice par action. Une entreprise qui s'effondre ne fait pas ça. Le pari est colossal, il n'est pas stupide.

Et nous, on est protégés ?

En partie, oui. Un employeur qui veut supprimer des postes en nombre dans l'Union européenne doit informer et consulter les représentants des travailleurs avant que les licenciements prennent effet, avec un délai à respecter. Ça ne sauve pas les emplois et ça ne rend pas la nouvelle plus douce, mais ça veut dire qu'ici, on ne perd pas ses accès à 6 h du matin pour l'apprendre par mail. La Roumanie est passée par ce chemin pour ses 500 postes de juin. Les États-Unis, non.

Deuxième chose, plus discrète et plus intéressante. Cet argent ne sort pas d'un chapeau. Les 10 milliards du Michigan viennent de PIMCO, c'est-à-dire, au bout de la chaîne, de fonds de pension et de compagnies d'assurance. Quand on vous répète que l'IA va tout changer, retenez juste que la facture est en train d'être payée avec de l'argent emprunté, et que quelqu'un devra la rembourser. Ce n'est pas un argument contre l'IA. C'est la partie du film dont on ne parle jamais.

Reste une question que peu de gens posent et que je trouve plus intéressante que les autres : et si les clients ne venaient pas ? Un gigawatt de calcul, ça ne se rebranche pas sur autre chose, ça ne se loue pas au marché du coin, et un hangar sans fenêtres ne se recycle pas en appartements. Pour l'instant le carnet est plein et la fête continue. Ces machines ont une durée de vie de quelques années, pas de quelques décennies.

Quant aux 21 000 personnes qui ont perdu leurs accès avant d'apprendre la mauvaise nouvelle, elles n'ont plus ce dossier à gérer, et franchement, elles ne perdent pas grand-chose. Bonne chance à Oracle avec son gigawatt. Un conseil gratuit avant de couler la deuxième dalle : relisez deux fois le contrat du client qui pèse la moitié du carnet.

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